Un film cérébral, froid, conceptuel, intello, qui parvient à vous bouleverser comme c'est pas permis : voilà la cuvée 2012 de Resnais, qui ne nous avait plus habitué à une telle fulgurance depuis pas mal de temps. On ressort chaviré de cet exercice de style en forme d'installation savante, et une fois de plus, le gars Resnais montre qui est le patron quand il s'agit de diriger des acteurs, de faire exploser les codes du cinéma, de s'amuser avec les vieilles recettes, tout en continuant à nous surprendre inlassablement.

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Il y a du lourd dans le champ, niveau acteurs. C'est d'abord ça, le film : réunir les meilleurs, en mélangeant savamment les "équipes" de cinéma : il y a la troupe de Podalydès, celle de Desplechin, celle de Resnais lui-même, et même la bande de petits jeunes inconnus (la compagnie de la Colombe), présence pleine de fraîcheur qui prouve que le cinéaste a toujours l'oeil ouvert sur la jeunesse. Toute cette troupe est réunie pour "rejouer" une tragédie d'Anouilh, Euridyce, sorte de relecture du mythe où Orphée, en bourgeois jaloux, serait en quelque sorte le responsable de la damnation d'Euridyce. Un drame bourgeois qui, disons-le maintenant avant de partir dans les louanges, est ce qu'il y a de moins bon dans le film : le texte d'Anouilh, vieillot, sur-explicatif, poseur, est souvent lourdaud, démodé, et mis à part un quatrième acte enfin un peu profond, il rappelle le pire du théâtre bourgeois de jadis. Comme toujours (je déteste Anouilh), transparaissentt dans ce théâtre ringard l'auto-satisfaction, la passion des bons mots à la con, le clinquant d'une langue encore emprisonnée dans le XIXème. Mais ma foi, c'est aussi ça, Resnais : le goût pour le démodé, le vintage... Alors ça passe, d'autant que les acteurs sont suffisamment géniaux pour faire entendre tout ça avec une facilité déconcertante.

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Ce qui commence comme une projection de cinéma (un auteur qui vient de mourir propose à ses acteurs de juger une nouvelle mise en scène de sa pièce, leur projetant un petit film en vidéo de captation du spectacle), dérive infiniment doucement vers une nouvelle représentation de la pièce : les générations se mélangent, les murs du manoir s'écartent pour devenir quais de gare, chambres d'hôtel ou portes de l'enfer, les frontières entre acteurs et personnages se brouillent dans un concept extraordinairement complexe de représentant/représenté. Les acteurs-spectateurs vont bientôt se remettre à jouer la pièce, par-dessus les générations ou les âges. Orphée est joué aussi bien par Arditi et Wilson, qui apportent tous deux leur personnalité au rôle, y apportant des variations précieuses ; idem pour Euridyce (Azema/Consigny). Un acteur de 60 ans (Lartigau) peut jouer un môme de 10, une porte peut apparaître subitement sur une façade vide, une lumière peut changer d'un plan à l'autre... La somme de possibilités explorées est infinie, et le film, de toute façon, est sans cesse surprenant. C'est à la fois du théâtre, avec tout ce que ça comporte d'artificialité, et du cinéma, avec tous ses trucages (cette fausse 3D, superbe idée, les split-screens improbables, les champs/contre-champs en faux raccords) et sa grammaire (mouvements d'appareils, ellipses). Au service de ses acteurs, et de son texte, Resnais multiplie les trouvailles techniques, s'amusant comme un fou avec les possibilités : c'est aussi bien super tonique dans la première moitié, et tout à coup ample et royal dans le deuxième : il y a un plan séquence absolument bouleversant dans le 3ème acte, où les retrouvailles et la séparation des amants est filmée en un seul plan sublime, où les travellings sont utilisés avec une élégance parfaite. C'est simple : dès que la caméra bouge, c'est d'une classe géniale. On préfère à tout prendre ce raffinement-là aux mille idées pourtant parfaites qui sont déclinées dans ce film.

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Mais avant tout, Vous n'avez encore rien vu est un film d'acteurs, entièrement et modestement voué à leur admiration. Il faudrait les citer tous, tant ils sont tous irréprochables. Mais c'est vrai que le couple Arditi/Azema n'avait pas été autant en osmose depuis Smoking/No Smoking, que Amalric trouve ici un de ses plus beaux rôles (le sombre Pâris, écorché vif, blême, désespéré, qui apporte toute sa profondeur pathétique à la fin de la pièce), que Piccoli, malgré ses 807 ans, apparaît comme le plus jeune des acteurs de la troupe (son texte est inepte, mais il arrive à rendre profonde la moindre de ses répliques, y compris l'évocation d'un homard..), que Hyppolite Girardot revient en très grande forme dans le rôle de la suave crapule, que Consigny est bouleversante dans son Euridyce au bord de la rupture. Tour à tour poignants, légers, ridicules ou ravageurs, on les sent tous investis profondément par leurs rôles, et ils transforment ce qui aurait pu n'être qu'un exercice de style un peu clinquant en tragédie de l'amour perdu, en critique acerbe de la bourgeoisie du coeur, voire en oeuvre testamentaire très touchante. Resnais s'en cache à peine : il s'agit de tester sa capacité à émouvoir une fois de plus, de vérifier si le public l'aime encore avant de disparaître. Un film en tout cas d'une jeunesse insolente, et pourtant crépusculaire, fantomatique, glacial : mes respects. (Gols 01/10/12)

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Bel article de mon camarade, même si je dois bien reconnaître que ce Resnais-là, au dispositif original et ambitieux - se jouer des frontières spacio-temporelles en jouant sur tous les "tableaux" artistiques (théâtre, vidéo, cinéma, ère numérique...) - m'est un peu tombé des yeux (mais je me suis accroché, je me suis accroché malgré l'heure indue de sa vision). Le problème peut-être c'est qu'on découvre une gigantesque brochette d'acteurs dès le générique d'ouverture (que l'on aime... à part... bon j'y reviens) et l'on se frotte les mains d'avance de les savoir tous réunis. De même, dès que la pièce commence, on se dit qu'il va se passer quelque chose de "fusionnel" non seulement entre tous ces acteurs mais aussi entre tous ces supports (comme si La Rose pourpre du Caire n'était que du pipi de chat en comparaison au niveau de l'interaction entre spectacle(s) et spectateurs participant au spectacle, mais également qui plus est se donnant en spectacle). Malheureusement, on déchante assez vite et l'on se rend compte que Resnais ne favorise point le jeu entre l'ensemble de ces comédiens : chacun a droit à sa petite parcelle de jeu (le spectacle des acteurs de la Compagnie de la Colombe est le plus sacrifié... et n'apporte po grand-chose...) et il est rare qu'on dépasse le simple duo d'acteurs. Le fait de mêler également tous ces différents décors en gommant les frontières de l'espace-temps n'est pas non plus finalement d'un intérêt  grandiose au niveau du rendu (des décors que j'ai trouvés, et c'est bien la première fois chez Resnais, particulièrement laids... Comme dans le Coppola d'ailleurs (même si les effets sont plus virtuoses, certes), je trouve que la greffe numérique ne fonctionne guère... Ouah Resnais, tout vieux tout vieux, qui utilise des procédés ultra-modernes, tu ne te rends pas compte !!!!! Pas convaincu, c'est tout)... Le comble c'est d'ailleurs que la séquence la plus prenante, là je suis entièrement d'accord avec Gols, est sans aucun doute ce magnifique plan séquence entre Arditi et Azéma (enfin une scène dans sa continuité, enfin un cadre resserré uniquement sur les personnages, enfin une scène sans changement intempestif d'interprètes) : malgré un texte en effet un peu lourdaud, on se prend tout d'un coup une grosse claque dans la tronche comme par mégarde ; on s'attend en plus à ce que Resnais nous fasse sa "spéciale" - son coup du lent travelling en demi-cercle pendant quinze minutes - , alors que là il se contente de changer à peine l'angle de prise de vue dans les 7-8 premières minutes avec une envolée soudaine et inattendue à la Louma qui cloue sur place... Malheureusement, j'ai eu beaucoup beaucoup de mal avec Azéma... Autant dans le registre de la comédie je la trouve souvent au taquet, autant dans le registre "ultra dramatique", je n'y crois guère. Désolé, sans vouloir faire de fixette... Heureusement, face à elle, Arditi est un monument et suffit pour tenir la baraque mais elle... brrrrr... L'autre grosse grosse prestation dans l'oeuvre (qui a la chance de jouer dans les deux pièces et on se dit vraiment que ce dispositif (cette multiplication des acteurs pour un même rôle) ne sert quand même pas à grand-chose, passée l'idée de départ) est bien sûr celle de Mathieu Amalric absolument hypnotique à chacune de ses apparitions... Là encore, pour le coup, on se fout des décors qui changent, des split screen qui reduisent l'image à la portion congrue, le jeu du Mathieu suffit pour capter toute notre attention - c'est bien lui qui m'a tenu éveillé jusqu'au bout, franchement... Voilà donc mon sentiment un peu mitigé sur la chose ; mon camarade ayant dit de bien belles choses sur le film, contentez-vous-en si vous avez besoin de vous motiver avant de grimper aux rideaux rouges de cet opus (ultime ?) de Resnais. Je suis plus tiède, moui... (Shang 03/02/13)