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Le Woodstock français, sauf que c'est en noir et blanc. Et qu'il y a pas Hendrix. Enfin, disons qu'il est question dans La Belle Equipe aussi d'utopie et de communauté, mais que le constat est assez nettement plus amer (quoique ça dépend des fins : le film en comporte deux, une optimiste, l'autre pas, c'est donc à vous de voir). Gabin, Vanel et leurs trois poteaux à casquette gagnent à la loterie et investissent dans l'achat d'une guinguette au bord de l'eau, là où tout est beau quel renouveau, comme dit le Jeannot dans une chansonnette. Mais mais mais, "cherchez la femme", comme dit l'autre : entre la salope de base qui emberlificote notre Charles Vanel et la dinde qui ne rêve que d'épouser son Mario mais que convoite un autre larron, le petit groupe de copains va bientôt imploser, sans compter que le sort s'acharne pas mal sur eux (proprios verreux, tempêtes de vent, glissades du toit). L'utopie de bonheur trouvera-t-elle son accomplissement ? Suspense...

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Le moins qu'on puisse dire, c'est que Duvivier (et l'éternel Spaak à l'écriture) n'est pas très branché psychologie : les hommes sont tous des marlous un peu rigolards, bagarreurs et taquins, passe encore ; mais les femmes sont vraiment traitées comme des sous-produits, soit vamp vénale (Viviane Romance le fait bien, ça), soit andouillette aux grands yeux (Micheline Cheirel, affreuse), elles sont clairement désignées comme la seule cause du désastre qui arrive à nos compères. C'est un film "d'hommes entre eux", certes, mais un tel schématisme force quand même le respect. Les scènes viriles entre les cinq copains laissent également songeur par leur naïveté ("rhoooo c'est tout c'qu'y a d'bath, dis donc, y a même un escalier !!!"). Du coup, eh bien les acteurs vont franchement au plus simple, puisque leurs personnages, sans épaisseur, sans ambiguité, ne leur laissent aucune marche de manoeuvre : Gabin, par exemple, fait son Gabin, sourire charmeur, bon profil, accent parigo caricatural. Il est très bien, hein, je dis pas, mais il comme dans les autres films, le même, seul le décor derrière lui change. Ses partenaires sont tous dans l'archétype, le gentil garçon, le copain marrant, l'étranger exotique, le timide... Seul Vanel, dans son éternel rôle de pleutre, est réellement émouvant.

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Malgré ça le film est souvent touchant, c'est vrai, justement à cause de cette utopie communautaire qu'il raconte, cette foi malgré tout en la beauté de la vie simple et de la camaraderie. La fin négative voulue par Duvivier arrive d'ailleurs comme un cheveu sur la soupe, on n'y croit pas, alors que la fin optimiste est bien plus jolie, pour une fois les producteurs ont eu raison. Il y a dans les plans les plus joyeux (la danse, le chant, les parties de carte, le bonheur d'avoir gagné à la loterie) une vraie fraîcheur. On y croit avec eux, à cette idée de partager entre potes une même conception du farniente et de la solidarité, et on est bien marri de constater que ça ne marche pas. Côté technique, c'est parfois pas mal (la belle scène de tempête nocturne, les travellings verticaux du début le long de l'immeuble, les scènes de liesse ou de danse pleines de monde, la figuration croquignolette, les cadres parfois surprenants dans la première partie), mais la mise en scène reste assez fonctionnelle, déifiant les acteurs sans nuance (les gros plans sur un Gabin extatique devant l'ampleur de ses rêves de possédant), asservie à son scénario. Mi-figue mi-raisin, quoi, pour résumer, même si le film m'a quand même pêché au bout du compte par son côté désuet bon-enfant.