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A chaque fois que je vois ce film, je lutte, croyez pas : je me dis que cette fois, il ne m'aura pas, que je garderai la tête froide pour pouvoir livrer une chronique brillamment intelligente sur Shangols, que je saurai objectivement peser le pour et le contre... Et puis, voilà, comme à chaque fois, me voilà trempé de la tête aux pieds des seaux de larmes que j'ai versés, le cerveau dans les chaussettes et le coeur en bandoulière. Pardonnez-moi donc à l'avance si je bafouille, j'ai mes tripes en travers de la gorge.

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Dans un premier temps, quand l'esprit est encore clair, on constate combien ce film n'est pas que la romance mélodramatique qu'il a l'air d'être. Dans cette histoire d'amour éphémère entre une ménagère vieillissante et un photographe de passage au fin fond de l'Iowa, il y a pas mal de jolies symboliques, et il se pourrait bien qu'on trouve là-dedans la quintessence de l'esthétique eastwoodienne. D'un côté, le Eastwood romantique, sentimental, classique, de l'autre l'aventurier sans passé venu du western et des films burnés des années 80 ; d'un côté l'Amérique blanche, catholique, honnête et laborieuse, de l'autre l'Amérique des cow-boys et des mauvais garçons ; d'un côté Capra, de l'autre Ford. Deux cinémas, deux façons de regarder le monde, mais deux tendances qu'on retrouve depuis toujours dans la filmographie du gars Clint, et qu'il réussit ici non seulement à rassembler, mais à réconcilier. Dans l'amour qui naît entre la capraesque Meryl Streep et le fordien Eastwood, il y a une volonté de rassembler deux directions a priori opposées. Du coup, cette jolie symbolique des ponts qui enjambent des petites rivières (le titre original est dix fois plus parlant que le titre français) prend tout son sens : il s'agit de rallier deux rives opposées. Le parcours intérieur et sentimental de l'héroïne est physiquement représenté par ce pont couvert : d'un côté sa vie bien rangée, de l'autre l'aventure. La séquence où elle se promène le long du pont, hésitante, faussement détachée, observant Eastwood à travers les fentes du bois, avant de se décider à traverser et d'émerger dans un soleil aveuglant, est une magnifique représentation de ses hésitations amoureuses, et devient presque plus sexuelle que l'acte lui-même qui va advenir dans les bobines suivantes. Durant tout le film, Eastwood va exceller à représenter ainsi les deux mondes opposés qui se rejoignent : on ne compte plus les (sublimes) champs/contre-champs durant les longues soirées de repas, la mise en scène parvenant toujours à renouveler le classicisme de cette figure grammaticale : qui regarde qui à quel moment et dans quelle intention ? Qui va occulter le champ au profit de l'autre ? qui domine ou se laisse charmer ? Ca culminera avec la plus belle scène, à la fin, où la voiture conduite par le mari suit celle d'Eastwood : l'un tourne à gauche, l'autre à droite, et le corps du mari vient occulter comme un cache la voiture de l'amant qui s'éloigne aux yeux de Streep. C'est simplissime mais magnifique.

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De toute façon, tout ce qu'on pourrait intellectualiser disparaît dans la dernière demi-heure au profit de la pure émotion. On sait que Clint est bon dans le mélo, mais alors là il lâche les chevaux comme c'est pas permis. Si on réfléchit deux secondes, on voit comme tout ça est gros et malin, mais le fait est qu'on ne nous laisse absolument pas réfléchir, seulement pleurer. Le film est juste, voilà, pour ce qui concerne la banalité de la vie, les chances qu'elle nous donne et qu'on est forcé de refuser, les possibillités qu'elle nous laisse entrevoir avant de nous les enlever. Le personnage de Clint Eastwood (que l'acteur joue mezzo pour laisser toute la place à sa partenaire) est étonnamment inattendu, transformant ses allures de solitaire baroudeur en romantique amoureux sans jamais que ce soit ridicule, un peu ce qu'aurait pu faire un Gary Cooper par exemple. Quant à Streep, même si son jeu est construit avec un savoir-faire typiquement américain (l'école Stanislawski dans tout ce que ça a de plus laborieux), elle est génialissime : j'ai compté 8266 émotions différentes dans le seul regard qu'elle porte sur Clint dans le dernier plan (celui où il la regarde sous la pluie, terrible), effroi, admiration, amusement, désir, tristesse, fascination... Elle parvient à faire de sa petite bonne femme banale une héroïne à la Somerset Maugham, forte et belle dans son univers de linge propre et de tourtes aux mirabelles. La partie contemporaine est un peu plus lourde, certes, les acteurs sont moins inspirés et on sent que Clint s'est un peu désintéressé de cete partie-là du scénario ; mais pour tout ce qui concerne l'histoire d'amour elle-même, on est bouleversé par l'écriture impeccable de la chose, par cette lumière grandiose sur la campagne, par cette musique ample et douce, par cette somme de sentiments qui nous tombent en travers du blaze, par ce classicisme modeste et pourtant hyper lyrique. On se roule alors par terre de tristesse et de bonheur, j'ai failli écraser mon chat, et on en redemande encore. La prochaine fois, juré, je pleurerai pas.

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All Clint is good, here