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Blanche tombe amoureuse d'Alexandre, copain de Léa en couple avec Adrienne, mais celui-ci n'a d'yeux que pour Léa, pourtant en couple avec Fabien, celui-ci étant attiré par Blanche qui ne le regarde pas puisqu'il est l'ami de Léa, qui voudrait bien quitter Fabien pour le céder à Blanche au nez et à la barbe d'Alexandre et d'Adrienne, et peut-être même sortir avec Alexandre qui semble attiré par Blanche (mais c'est pour mieux séduire Léa) et joue au tennis avec Fabien pour se rapprocher de Blanche et ainsi attirer Léa. Oui, c'est du Rohmer, et on nommera ça délicieux marivaudage ou ennuyeuse page arrachée à un roman-photo, au choix. Je pencherais plutôt vers la première opinion, même si j'avoue que les valses hésitations sentimentales de nos fringants trentenaires en milieu urbain m'ont tout de même moyennement passionné. Je sais bien que l'essentiel, chez Rohmer, n'est pas dans le "qui aime qui", mais bien plutôt dans les jeux du langage, dans l'épuisement de la parole de séduction, et c'est pour ça que j'ai plutôt apprécié L'Ami de mon amie ; mais tout de même : ces déboires amoureux à rallonge semblent bien artificiels à force de les creuser et de tenter d'en donner toutes les possibilités (2 hommes, 3 femmes, 856 possibilités que le film passe toutes en revue).

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Il y suffisamment de choses intéressantes là-dedans pour justifier amplement la vision : à commencer par la pétillante Sophie Renoir, qui fait franchement tout le film avec ses petites moues craquantes, son jeu plein de vie et ses bouderies incompréhensibles. Sa partenaire, Emmanuelle Chaulet, est bien pâlichonne à côté, dans son jeu qu'on ne peut qualifier que de "rohmérien", c'est-à-dire faux mais juste (j'ai pas mieux) : des fois ça passe (les acteurs du Rayon vert), des fois ça casse, comme ici. En tout cas, la petite troupe mise en place par Rohmer fonctionne très bien, les deux garçons sont vraiment pas mal et arrivent à faire passer en beauté les dialogues bobos, hyper-littéraires et un peu anodins du scénario (on sait tout des horaires de piscines du coin, c'est déjà ça de pris).

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Mais le plus intéressant, comme souvent chez le bougre, c'est cette façon unique de s'inscrire dans un territoire. Ici, c'est Cergy, banlieue chic et en mutation (on sent l'importance qu'ont eu les docs de Rohmer sur l'architecture pour son travail en général), filmée vraiment dans toutes ses possibilités. On a presque l'impression que le premier plan (les discussions infinies sur les petits battements du coeur) ont beaucoup moins d'importance que les décors situés au second, et que les premiers sont même les décors des seconds. Immeubles modernes, petits parcs, lacs cachés au coeur de la ville, môles où tout le monde se croise, cafés anonymes, résidences bourgeoises, galeries marchandes, bureaux anonymes, Rohmer montre tout, situant comme toujours la parole dans un lieu très précis, qu'on sent très finement observé. Pour se rendre d'un endroit à un autre, les acteurs traversent un chemin très "réaliste", et ça ne fait aucun doute que c'est le vrai chemin qu'ils devraient emprunter dans la réalité. C'est délicieux, d'autant que le territoire devient du coup un des personnages principaux de l'intrigue : qui voit qui à quel endroit pendant que qui est ailleurs... Petit jeu de cache-cache en ville qui culmine avec la dernière scène, où tout le monde se dissimule de tout le monde à ciel ouvert. On aime les escapades de Rohmer en région (Le Rayon vert ou Conte d'été, pour citer les sommets) ; on aime aussi quand la banlieue est ainsi filmée comme une carte du Tendre moderne et bétonnée. Il y a pourtant beaucoup de plans fixes, beaucoup de scènes qui ne semblent exister que pour les dialogues ; mais c'est un leurre, et on regarde beaucoup plus "l'endroit où ça se passe" que "ce qui se passe". Rohmer confirme qu'il est, en digne héritier du western, le cinéaste de l'espace, et réalise de façon inattendue le pont entre cinéma classique américain et tradition française. Primordial, donc, pour les midinettes aussi bien que pour les fans de John Wayne...

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L'odyssée rhomérique est