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Un gars qui prend pour références les deux plus grands cinéastes du monde (j'ai nommé Godard et Pelechian) ne peut que m'être agréable et figurer en tête de gondole sur ce blog. Benjamin Bardou, c'est ça : un essayiste précieux, coupable déjà d'un premier splendide court, et qui récidive avec ce Tableaux parisiens absolument parfait. Tout comme Histoire(s) du Cinéma de JLG, ce film se propose de "mettre en regard" des plans épars pour voir si des fois ça pourrait pas donner quelque chose. Ca donne plus que quelque chose : pendant 12 minutes, la somme d'images qui passent devant nos yeux finit par tresser un réseau complexe de correspondances qu'on ne peut qualifier autrement que de poétique. Le montage, hyper-précis et savant, mélange images de documentaires (souvent dramatiques, foules en colère, soldats effrayants, manifestations violentes), tableaux, voire films de fiction ou purs écrans abstraits (le "générique" du début, maelström haché de captures d'écran). On ne comprend pas grand chose au départ, et pourtant : magiquement, grâce peut-être à l'éternelle magie de la persistance rétinienne, que viennent compléter nos propres références intimes, le film devient cohérent, voire presque narratif. Mais c'est une histoire de rythmes qu'on suit, et non une trame à proprement parler. Il est donc question là-dedans de lutte des classes, de progrès techniques, de Louis-Ferdinand Céline, de l'immuabilité des monuments parisiens, de la déportation, de l'enfance, d'Antonin Artaud, de la mer, du danger atomique, de la ville, du cinéma envisagé "comme un train dans la nuit", et de 1000 autres choses qui se mèlent intimement dans une sorte de progression folle et faussement hasardeuse. Bardou sait très exactement ce qu'il fait, et c'est même bluffant de voir comme il parvient à côtoyer de très près ses illustres modèles ; que ce soit dans sa bande-son, prodigieux mélange de milliers d'émotions et références différentes, ou dans son montage d'images (avec ces mouvements d'appareil qui se répondent, comme ce travelling arrière sur Berlin (?) dévasté enchaîné avec ce travelling avant sur des rails), il parvient à "donner sens" au chaos, à trouver une harmonie au sein de la violence du monde. Car tout ce qui est montré là-dedans tend à démontrer que notre monde est une horreur, mais le film harmonise curieusement, par la seule magie du cinéma, ce monde, et ce petit film est au bout du compte apaisant, grâce à son équilibre, grâce à sa confiance dans la puissance du montage. On est interpellés par notre culture, par notre intelligence, par nos références, certes (et celles de Bardou sont impressionnantes), mais on est avant tout sollicités par notre émotion, par notre propension à se laisser entraîner dans un flot et d'y trouver son chemin personnel. Les références godardiennes ou pelechianistes (mmmmm) sont plus que cohérentes, et apparaissent comme des hommages très touchants. On attend donc le numéro 2 avec impatience ; on attend les numéros 3 à 175 non moindrement. Ami Benjamin, mes respects admiratifs.

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