DSC_8415_modifié-2Très jolie déclaration d'amour à la lecture que ce livre du bon Jean Cagnard ; et comme, en plus, on a les mêmes lectures, autant dire que j'ai dévoré avec délice ce roman décalé et très original, sensible et drôle, touchant et modeste. L'imaginaire de Cagnard, on le sait depuis ses premières pièces, ne doit pas grand chose à qui que ce soit : l'auteur est unique, pas du tout enfermable dans des cases. C'est pourtant à la littérature américaine qu'il rend ici hommage, celle des Kerouac (le Jack du titre), des Ginsberg, des Hemingway, des Steinbeck, qu'il cite réellement comme des références, et c'est vrai que la découverte de cette filiation avouée s'impose au final comme une évidence.

L'Escalier de Jack est une succession de très courts chapitres (qui vont dériver en cours de route), qui constituent une liste des emplois successifs exercés par le narrateur au cours de son existence. Dans ce portrait (autobiographique, sûrement) d'un homme au travail, dans cette façon de montrer que la littérature est avant tout une affaire de corps et de force physique, on reconnaît déjà les grands auteurs virils cités en référence : Cagnard préfère écrire sur l'épuisement, l'absurdité du travail, la précarité des emplois intérimaires, plutôt que sur la psychologie, et il fait bien. Le roman en passe forcément par le corps plus que par l'esprit. Même si les digressions poétiques ne manquent pas (et constituent même l'essentiel du roman), on sent que ce qui importe là dedans (comme il importait à Hemingway ou Steinbeck), c'est raconter un homme au travail. Ce qui est magnifique chez Cagnard, c'est que ce portrait d'un travailleur va mener doucement vers la révélatioin de la littérature ; le livre ne tend que vers ça : comment un gars qui ramasse des patates, tord des métaux, rénove des caveaux ou construit des murs va rencontrer l'écriture, et comment tout cela est lié. Car construire un mur (on s'en était déjà aperçu avec le roman précédent de Cagnard, Le Voyageur liquide), c'est déjà faire acte d'écrivain ; et lire Kerouac, c'est encore faire acte de maçon. Le style du livre est entièrement physique, et c'est magnifique : malgré sa poésie souvent complètement absurde, il reste dans le concret, très incarné, très "net". Le rythme hyper dynamique, le côté "liste" des emplois exercés, la nervosité et l'amertume légère qui se dégagent ce cette écriture font échapper le roman à l'intellectualisme ou à la gentille poésie. Voilà un livre qui, malgré son ancrage encore très marqué dans l'enfance, dans un certain état de la jeunesse, est un exemple de maturité.

Mais notons aussi et surtout que l'écriture de Cagnard est hyper-virtuose et très drôle. Virtuose jusqu'au vertige, parfois jusqu'au trop-plein (le tunnel au milieu du livre, avec ce tournant mal géré de la liste des boulots à autre chose, l'émancipation sexuelle, le road-movie), mais virtuose quand même : les phrases semblent se perdre complètement pour retomber miraculeusement sur leurs pieds, une métaphore surgie "par hasard" peut être filée sur de nombreuses pages, certaines idées qui semblent vraiment improbables (nommer les seins de sa copine "Des Souris et des Hommes" et "Le Vieil Homme et la mer" est quand même une drôle d'idée) apparaissent peu à peu comme des faits tout à fait logiques : il y a là-dessous une imagination à la Brautigan, auteur jamais cité celui-là, mais dont la poésie de fou léger ressemble beaucoup à celle de Cagnard. On verrait bien cette idée d'échange de père, ou de dialogues avec les morts, sous la plume de l'auteur de La Vengeance de la Pelouse. Que des bonnes références, donc, mais qui n'enferment jamais L'Escalier de Jack dans le simple hommage limité : Cagnard a sa voix propre, voix intime et mélancolique, insaissable et savoureuse, enfantine et puissante, qui fait que ce roman est un très grand moment. Sur la découverte de la lecture, on a rarement vu de livre plus juste ; et de toute façon, on tombe rarement sur un auteur aussi singulier et touchant. Conquis.