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Récréation très agréable au milieu des grands films du compère Depardon, Journal de France prend des airs de bilan officiel tout en restant un exemple de film en liberté. C'est deux films en un, en fait : d'un côté, le gars qui sillonne les petites routes de France avec son appareil photo pour retrouver une certaine simplicité et une certaine solitude : de l'autre, sa compagne qui sort des cartons les chutes des films de Depardon, et dresse un catalogue des différents travaux du sieur au cours de sa carrière.

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Les deux parties ont chacune leur intérêt propre. La première souffre un peu du dispositif mis en place : Depardon est seul dans son camping-car, mais alors qui le filme ? à qui parle-t-il ? Et qui cadre quand on est censé regarder ce que le gars voit dans son appareil photo ? Le côté mis en scène de l'escapade gâche un peu le ton qu'il s'efforce de donner à la chose : celui d'un artisan partant à l'aventure, incognito et seul, pour capter la France profonde, qui est démenti par un dispositif un peu lourd et visiblement dû à une tierce personne. Tant pis : on apprécie particulièrement ces cadres tout simples où Depardon installe patiemment son fourbis pour capter ici un bistrot typique, là une neige qui tombe, plus loin une enseigne vintage, plus loin un groupe de vieux paisibles (qui sont à côté de chez moi, je les regarderai avec un oeil différent maintenant, c'est ça le star-system). Cette partie montre un Depardon qu'on ne connaît pas, loin des scènes de guerre ou des lieux spectaculaires qu'il a su investir ; un gars assez mélancolique et solitaire, voire amer (les beaux passages où il décrit la tristesse de fin de journée, ou sa méfiance des jolies lumières), et a en plus le mérite de montrer de très beaux cadres sur notre rural pays.

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Quant à l'autre moitié, elle est bien sûr passionnante, puisqu'on y retrouve la quasi-intégralité des travaux du maître, à travers des images (la plupart inédites) de ses films passés. Beaucoup aimé ses premières tentatives de cinéaste, quand il fend la foule parisienne en plan séquence ou tente de capter l'ambiance d'un défilé militaire en se prenant des drapeaux dans la gueule. Si certaines séquences ne rajoutent rien au bazar (notamment sur ses films ratés, qui n'en sortent pas meilleurs, Empty Quarter ou Un Homme sans l'Occident), si quelques rajouts semblent vraiment anecdotiques (sur Giscard), certaines archives sont terrassantes : l'éxecution d'un mercenaire au Biafra, l'interview d'une otage au Tchad, les prises de vue à l'épaule au coeur du danger à Prague, le récit d'une pendaison par un flic parisien, montrent ce que Depardon a pu être avant de filmer ses paysans tranquillou, et montrent aussi une certaine méthode de la part du compère : la caméra embarquée (qu'il calmera sur ses vieux jours), l'infiltration patiente d'un milieu jusqu'à se faire oublier, la soif d'enregistrer les situations d'urgence. D'autres scènes sont assez marrantes (l'interview de Godard pour Reporters, ou l'inattendue apparition de Rohmer et des actrices du Rayon vert), mais l'ensemble est quand même placé sous le signe de l'urgence, du drame, du danger, et de l'Histoire la plus sombre. Peu à peu cette "compil" prend des airs de déclaration d'amour pudique d'une femme à son génie de mari (les très belles séquences où elle apparaît toute jeunette à l'écran sont hyper-touchantes), et ce ton à la fois amateur et amoureux fait tout le charme de ce petit film sans autre ambition que de nous rappeler que Depardon est grand. Il y réussit complètement.

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