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On a indéniablement affaire ici à une préfiguration du Ruban Blanc de Haneke : dans un village de Bavière, un jeune gars dont on découvre l'homosexualité va subir les moqueries, brimades et violences de la communauté, qui ira jusqu'à se livrer à une chasse à l'homme dans les bois pour retrouver sa quiétude satisfaite. Le tout raconté avec une rigueur et une froideur toutes hanekiennes, donc, sobriété formelle qui permet de distinguer la portée symbolique de la chose, pas peu profonde.

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Car on sent bien que derrière cette tranche de vie digne des faits divers se cache un discours beaucoup plus vaste. Il y est question, certainement, de la montée du nazisme, et plus largement des dangers de la collectivité, de la facilité à tomber dans le schématisme politique pour peu qu'on se sente appartenir à un groupe fort, du pluriel qui ne vaut rien à l'Homme, ce genre de choses. Fleischmann excelle à faire monter la sauce peu à peu, montrant comment une simple moquerie se transforme peu à peu en violence, comment la bêtise et l'inculture mènent à l'impasse. On a rarement aussi bien fustigé le fameux "bon sens" campagnard, ce mélange d'a priori bien installés et de superstitions ataviques, qui trouve sa justification dans le fait que tout le monde le partage : si la communauté décide que pédé, c'est mal, alors le pauvre Abram a peu de chances de s'en tirer. La brutalité des paysans monte très doucement en puissance, et le portrait qu'en tire Fleischmann est effrayant. Il faut dire que son défilé de trognes du terroir frôle le film d'horreur : jeunes avinés et grossiers qui troussent les jupons aussi lestement qu'ils égorgent le cochon (du blé à moudre pour notre lecteur indigné Rektoverso : on assiste à la mise à mort et au découpage d'un porc, ceux-ci servant au "ressort" de la dramaturgie...), jeunes filles braillardes et nymphomanes, vieillards engoncés dans leur bêtise et fiers de l'être, c'est un défilé de monstres ordinaires, dans lequel on reconnaît aisément n'importe quel petit village de n'importe quel pays du monde. On est littéralement plongé dans cette atmosphère d'idiots satisfaits, prêts à toutes les horreurs du moment que la bienséance vis-à-vis des voisins est sauve. Fleischmann a l'intelligence de ne pas dater son film (l'apparition d'une moissonneuse-batteuse, puis d'une autoroute moderne dans ce film qu'on croyait de "reconstitution" fait son effet), et de ne pas parler "que" du nazisme et des années 30 : la bête immonde est encore là, et le film nous met en garde, sans grand discours, par le seul biais de l'observation objective des comportements, contre la facilité qu'il y a à devenir un petit bourreau en moins de deux.

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Cadrages discrets mais rigoureux, très beau noir et blanc, acteurs visiblement amateurs mais très investis (cette scène infernale de dépeçage du cochon nécessite un certain lâcher-prise dans l'amour propre, dirais-je), absence de concession dans le discours et dans l'écriture, regard précis et acéré sur la ruralité, tout est parfait dans ce film. Il vous choppe là où il faut et ne vous lâche pas jusqu'à l'implacable scène finale (ah la jolie paix retrouvée !). Encore un grand cinéaste que je découvre seulement aujourd'hui.