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La Collaboration, sa grandeur, ses avantages, sa beauté... On ne peut pas reprocher à Feyder de faire l'éloge de l'envahisseur nazi, vu qu'il réalise ce film plusieurs années avant la chose, mais il y a tout de même quelque chose de troublant à voir le compère mettre ainsi les deux pieds dans le plat. Il nous raconte avec un petit ton bon enfant (ce qui rend le truc encore plus glaçant) une chronique villageoise : dans les Flandres tranquilles du XVIIème siècle, le bourgmestre reçoit un message lui annonçant que les Espagnols vont faire escale pour une nuit dans son village. Le gars imagine meurtres, vols et viols, d'où panique à bord, et planquage de toute la gente masculine pleutre. Seules les femmes acceptent de faire face à l'envahisseur. Quand celui-ci arrive, on s'aperçoit que ces Espagnols sont en fait des gens très raffinés, et les femmes vont passer une délicieuse soirée, sans leurs maris et la jambe légère.

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L'envahisseur, il faut l'accepter, car passé l'a-priori de barbarie, il est souvent bien beau sous sa moustache et tout à fait civilisé ; on peut même coucher avec, voyez si c'est bien d'être occupé... Le discours est trouble, d'autant qu'on sent que Feyder n'en fait absolument pas un discours, ne voit absolument pas le problème. Lui, veut faire une dynamique comédie de mœurs légère et coquine, ironique et joyeuse, sans voir qu'il fait également un film prophétique dans le mauvais sens du terme. On est ahuri de la naïveté de la narration, tout de même. Bon, mais baste, pas de mauvais procès : le film reste très agréable, avec ces décors grandioses filmés par une caméra très mobile (magnifiques travellings dans tous les sens pour rendre toute la solennité de la troupe espagnole qui débarque, ou tout le faste de la fête), avec cette lumière très étudiée (le film parle aussi de peinture, et assume son inspiration vers les tableaux flamands, même si Breughel est considéré de façon bien mièvre), avec ces dialogues à double tranchant qui fonctionnent très bien. Françoise Rosay est idéale pour donner toute leur saveur à une toute petite phrase ou à une expression de visage qui pourraient être un peu plus chargées de sens que prévu, et Jouvet jouvetise en curé peu scrupuleux. La galerie de personnage est pétulante et enlevée, on rigole gentiment devant la caricature de cet innocent combat hommes/femmes. C'est vrai que Feyder est plus à l'aise avec la comédie qu'avec la romance, ses deux tourtereaux à la con passant assez vite dans la catégorie "têtes à claques" sirupeuses qu'on croirait sorties d'un Carné. Mais voilà un solide film de studio à l'ancienne, hyper-class à tous les postes, parfaitement pro et réglé au millimètre. S'il n'y avait cet arrière-goût un peu rance sur le fond de l'histoire, on serait même prêt à beaucoup aimer ça.

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