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J'avais finalement très peu de souvenir de cette pénultième œuvre du maître. J'ai même presque été un peu "bousculé" - pauv' chou - au départ, ne sachant trop dans quelle direction l'histoire partait. Bon j'ai tout de même vite repris mes esprits pour apprécier à sa juste valeur cette œuvre très ensoleillée où il est souvent question de rencontres et de mariages sans que cela aboutisse vraiment. Ganjiro Nakamura campe un patriarche plein de verve et de cachotteries et même si la fin est d'une certaine noirceur (le Ozu voyait-il la fin arriver à grands pas ?) quelques séquences pleines de légèreté et de complicité restent en tête.

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On retrouve comme dans le précédent opus (Fin d'automne) Setsuko Hara et Yôko Tsukasa sans mari, la première étant veuve, la deuxième cherchant le grand amour. Ce sont les deux petits soucis de la famille Kohayagawa qui se doublent non seulement de problèmes financiers (cette petite entreprise de saké bat de l'aile) et d'une plus grosse inquiétude par rapport aux activités du patriarche ; ce dernier, secrètement, s'éclipse de plus en plus en cours de journée et on finit par décider de le suivre. On ne tarde point à découvrir que le vieux se rend chez un amour de jeunesse (un "feu mal éteint" comme le dit poétiquement le Nippon) chez qui il en trouve une deuxième (jeunesse, s'entend). Cela inquiète la sœur aînée qui rabroue son père mais ce dernier n'en fait qu'à sa tête. Mais qui fait le malin a un malaise, et le vieux est à deux souffles de leur claquer dans les doigts. Il se remet miraculeusement, pète le feu et retourne de ce pas chez sa dulcinée (sublime partie de cache-cache avec son petit-fils pendant laquelle il en profite pour s'échapper). La deuxième alerte sera la bonne. Setsuko décidera de son côté de rester veuve (Ozu semble ne jamais vouloir la marier... un acte manqué ?) alors que Yôko finira par suivre les élans de son cœur, en allant rejoindre un ancien collègue à Sapporo, plutôt que de se marier avec le prétendant soutenu par la famille. La présence d'une multitude de corbeaux vers la fin du film apporte une touche un peu sombre qui tranche radicalement avec les cieux limpides dans lesquels baigne cette œuvre.

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Un casting qui semble ne réunir que des fidèles d'Ozu, une vraie grande famille cinématographique. Cela donne lieu notamment à deux plans magnifiques : toute la famille qui se lève soudainement et découvre que le pater, alité, vient les rejoindre tout pimpant, et il y a aussi cette ultime procession à la queue leu leu sur un quai, la famille tout de noir vêtue, après la mort du patriarche. Deux images très fortes d'une famille qui tente de rester unie en ces temps difficiles - ils ne semblent ne point se faire d'illusion sur l'avenir de leur entreprise familiale qui risque de se faire phagocyter par une plus grosse. Peu de scènes avec des enfants mais la partie de cache-cache est un vrai régal, le Ganjiro apportant toute sa fantaisie et sa joie de vivre à ce rôle de patriarche incorrigible qui tente de grappiller jusqu'au bout des petits instants de bonheur. Setsuko et Yôko sont elles beaucoup plus effacées et semblent avoir plus de mal à ouvrir leur cœur mais les quelques séquences où elles tentent de livrer leur secret intime (notamment au bord d'une rivière ou au sommet d'une colline) sont de vrais moments de grâce. Un Dernier Caprice qui vaut vraiment le coup, la vie étant si courte, ma bonne dame...   (Shang - 27/10/08)

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Ah c'est même ravageur, osons le mot. Il y a dans ce film une telle délicatesse, une telle pudeur, une telle virtuosité discrète, qu'on ne peut ressortir de cette chronique que bouleversé. Il y a là tout le talent d'Ozu : ça ne raconte rien, en tout cas rien de bien grave, et pourtant on sent son petit cœur se tordre de plus en plus devant les tourments non-dits de cette smala aussi unie que mélancolique. Entre les deux sœurs à marier et qui semblent accepter leur sort (épouser des gusses qu'elles n'aiment pas vraiment, alors qu'elles sentent le bonheur à portée de main), la jeune fille frivole qui passe de mains en mains (avec des amants américains uniquement, tiens...), et ce couple de petits vieux craquants qui espèrent retrouver quelques feux de leur amour passé, tout le monde est attiré dans le tourbillon de la vie , portant une douce tristesse qui ne dit jamais son nom. Le film est certes souvent lumineux, mais sous la légèreté couvent des "feux mal éteints" que la caméra d'Ozu capte avec une empathie et une modestie extraordinaires. Les couleurs somptueuses, tout en pastels, semblent représenter à elles seules le petit monde intérieur des personnages : les kimonos gris de la femme qui laisse partir son amour, le rose flashy de l'adolescente frivole, la blancheur virginale des chemises lors de la scène d'adieux des étudiants, le bleu passé du costume du vieillard, le tout placé dans des décors qui parlent beaucoup plus que les héros de l'histoire eux-mêmes : tonneaux de saké vides qui sèchent contre les murs, petites barques qui traversent des plans d'eaux, ponton d'une rectitude effrayante lors de l'enterrement, et puis surtout cette forêt qui borde la ville, porteuse d'un ailleurs qu'on ne verra jamais. Les plans fixes traditionnels multiplient les lignes de fuite en plein centre de l'écran, comme pour mieux faire ressortir l'inéluctabilité de ces destins que vient soudainement mettre en doute le "caprice" du patriarche qui décide de vivre un dernier amour avant de mourir... Bref, une mise en scène somptueuse, à laquelle il faut ajouter ces mouvements de groupe, presque dansés, réglés au millimètre : quand 5 ou 6 personnes se déplacent en même temps, chacune vient occuper une place précise à l'écran pour qu'on continue à toutes les apercevoir, tout en gardant la perspective apparente. Adoré aussi ces mouvements parallèles entre les deux sœurs en osmose, ou, dans la scène magistrale de l'adieu des amoureux sur un quai de gare, ces gestes qu'on fait exactement en même temps, pour compenser l'aveu des sentiments qui ne vient jamais.

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C'est comme si, sous le film qu'on regarde, se cachait un deuxième film, beaucoup plus bavard et signifiant. La pudeur de Ozu semble effacer tout ce qui peut être dit en termes de sentiments, et du coup le film qu'on voit est d'une fragilité incroyable, fait en dentelle fine. Les regards, les petites phrases suivies d'un court silence, la simple utilisation des champs/contre-champs (avec ces fameux regards désaxés, qui ne se croisent jamais), tout contribue à dire ce que les personnages n'arrivent pas à dire. Il ne se passe rien, comme je disais, juste la vie qui passe, l'amour qui naît, la tristesse qui s'installe, la nostalgie qui pointe son museau, la jalousie, la peur de vieillir, la soif de bonheur, l'enfance, l'envie d'ailleurs (l’occurrence des motifs de la culture américaine est assez troublante), les regrets, le désir... rien du tout, quoi. Dernier Caprice est une tuerie absolue, qui vous assassine à petits feux plutôt que d'utiliser les effets trop faciles du mélo. Aligato grave, Yasujiro.   (Gols - 13/05/12)

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