Drieu la Rochelle va de Malle en Trier (oui, faut se faire plaisir parfois...) puisqu'il s'agit d'une nouvelle adaptation (assez libre) du Feu Follet. Disons le d'entrée de jeu, au départ on craint un peu le pire : un type suicidaire en désintox, c'est vrai que c'est déjà pas le sujet le plus fun en soi, mais quand en plus on a droit, après juste quelques minutes de jeu, à une très longue discussion relativement statique (on change d'endroit mais les deux personnages centraux ne se meuvent guère) entre notre héros dépressif et son ex-meilleur pote (mariée, deux gosses, une vie très plan-plan), on commence à méchamment serrer des fesses sur notre canap... Et puis, et puis, on est quand même progressivement pris par le jeu terriblement juste d'Anders Danielsen Lie - dans le rôle d'Anders (se sont po foulés pour le prénom) -, par son regard hagard, perdu, par sa façon de gérer les silences (c'est un art en soi), par sa capacité à exprimer sans trop en faire son pesant mal-être ; son pote tente tant bien que mal de lui redonner la foi, de l'encourager mais on sent à quel point notre Anders, tout en essayant de donner le change, n'est déjà plus là ; la discussion tourne un peu à vide, est un peu longuette, certes, mais n'est en rien inutile pour nous faire toucher du doigt l'état d'âme de notre "héros".

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S'en suit un entretien d'embauche qui part en quenouille (décidément l'Anders a bien du mal à se convaincre que cette vie vaut la peine d'être vécue) puis une séquence dans un café qui m'a instantanément fait penser à Cléo de 5 à 7 : Cléo, obsédée par son éventuelle maladie, quitte son appart pour se rendre dans un troquet et se met à capter toutes les discussions alentour sans qu'aucune ne parvienne vraiment à la "distraire" ; c'est un peu la même chose qui arrive à notre ami Anders : tendant l'oreille, il semble s'imprégner de toutes les conversations du lieu (les problèmes des uns, les envies des autres...), parvient même en suivant du regard un individu à "s'imaginer sa vie" (des individus dont il semble percevoir toute la terrible solitude), mais tous ces mots, toutes ces histoires semblent plus "glisser sur lui" que véritablement l'atteindre : plus il se connecte sur le monde qui l'entoure, plus il semble "déconnecté" (la surprise d'Anders quand l'un de ses amis, plus tard dans la soirée, le présentera comme l'une des personnes les plus "connectées d'Oslo"... Tu parles, Charles...). On va continuer de suivre le périple d'Anders au cours de cette longue journée où il semble s'être donné pour irrémédiable but de parler une dernière fois avec ses anciens "proches" ; la plupart sont apparemment aux abonnés absents et notre Anders de plonger de plus en plus profond dans la nuit pour pouvoir mieux s'y perdre : une première cigarette, de l'alcool qui se remet à couler dans ses veines, un ancien dealer chez lequel il va se fournir, encore de l'alcool, une boîte assourdissante, des gorettes, une virée en vélo avec une bien belle étudiante (joli moment suspendu que cette séquence dans la nuit avec la fumée de l'extincteur)... et le petit matin qui se lève dans un calme des plus sereins... Seulement il n'y a rien dans tout cela qui semble vraiment pouvoir apporter "la paix" à notre Anders bien décidé d'aller jusqu'au bout... de ses idées noires.

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Le film de Trier pénètre peu à peu dans nos veines (ben ouais) et ce n'est pas la moindre qualité de ce film porté par cet excellent acteur. Le sujet est en soi plutôt casse-gueule et pourrait vite virer à la chienlit ; grâce à ce personnage qui n'en fait jamais trop pour jouer les déprimés, qui ne cherche jamais à en rajouter pour casser l'ambiance et montrer son désarroi absolu, on finit par s'attacher à sa trajectoire... alors même que ce dernier semble bien décidé à ne plus s'attacher à rien. Deuxième œuvre de Trier joliment calibrée et plutôt réussie après l'essai Nouvelle Donne (il a dû écouter mes conseils, ohohoh). Shanghai, 14 avril.  (Shang - 15/04/12)

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Sous le charme également de ce film, même s'il s'agit d'un charme diablement dangereux : voilà une vision vraiment désabusée, vraiment dépressive, et la grande réussite de la chose est bien de nous faire toucher du doigt ce qu'est réellement le désespoir de celui qui a décidé d'en finir. Cette très belle errance autant géographique qu'historique, autant physique qu'intime, nous mène en effet de désillusion en amertume. Il s'agit en fait, pour Anders, de faire un dernier tour dans sa biographie pour en retirer toute l'inanité : amitiés enfuies sous les coups du sort de ce putain de quotidien (de la paternité et de la réussite sociale considérées comme des horreurs, ehehe), famille éclatée dans tous les sens, amours vides de sens, vaines agitations sociales, minables petits destins banals, la traversée de notre héros ne laisse presque aucune possibilité d'espoir. Ne serait ce moment effectivement magique où le gars est embarqué sur un vélo accroché à une jolie fille fraîche, on pourrait même penser que Trier est un fieffé dépressif incurable, la plus vénéneuse de ses qualités étant de nous faire abondamment partager sa tristesse.

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Trier excelle non seulement à rendre "visibles" les sentiments de son acteur (excellent, effectiverment), mais également à filmer concrètement un road-movie minuscule dans la ville. Quelques lieux (dont le vide est d'ailleurs sublimé par la très belle série de plans finaux), quelques personnages, quelques actions, et c'est toute une histoire que nous montre ce film faussement simple. Grâce au déplacement du personnage, à cette errance à la fois hasardeuse et très précise, on traverse nous aussi tout un passé, tout un destin. La mise en scène, en mouvement elle aussi, implacable (très bel oeil pour les cadres, qui enferment notre héros ou peuvent tout à coup ouvrir toutes les portes ; sens impeccable du montage également, avec cette succession de travellings avant/arrière qui se répondent de plan à plan), en empathie avec le personnage (la caméra le suit avec curiosité et bienveillance, c'est très curieux) ajoute à l'impression d'immersion. On est avec Anders et en même temps extérieur à lui, le comprenant et l'observant en même temps. C'est cette façon parfaite de méler l'extérieur à l'intérieur qui donne cette impression, cette mise en correspondance entre les décors de ville froide, de fêtes superficielles, de maisons laissées à l'abandon et le cerveau troublé et desepéré d'Anders. Un vrai film triste qui ne sa cache pas de l'être, qui évite tout bon sentiment sans jamais se la jouer nihiliste pour autant.   (Gols - 07/01/13)

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