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Kurosawa nous avait laissés sur le splendide Tokyo Sonata ; il revient avec un film de 5 heures, en fait une mini-série en 5 épisodes qui vaut vraiment le détour. C'est surtout dans la construction même de cette série que le film est grand. Ça démarre sur un événement traumatique, une fillette violée et assassinée par un type. Quatre camarades de cette gamine assistent à l'enlèvement ; chacune est envoyée chercher de l'aide de son côté. Chaque épisode va suivre une de ces fillettes, non seulement dans l'immédiat après-drame, mais surtout 15 ans plus tard, essayant de voir en quoi ce choc a pu avoir des répercussions sur leur vie d'adultes. Il faut dire que la mère de la victime leur a lancé une sorte de malédiction au début : si elles ne parviennent pas à donner des indices sur le coupable (ce qu'elles sont incapables de faire, vu le choc), elles devront payer pour leur faute. Cet anathème les poursuivra tour à tour avec une constance qui a tout de la sorcellerie. En fait chaque nouvel épisode aborde une nouvelle façon de réagir face à ce traumatisme de l'enfance : soumission aux hommes, rébellion contre le système, obsession de rédemption, ou refus de toute culpabilité, chaque personnage suit un parcours moral symbolique, qui se termine implacablement par un drame. Le dernier épisode, purement policier, résout le mystère de l'enlèvement, avec force coups de théâtre et moult aveux honteux.

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On le voit, c'est encore et toujours une histoire de fantôme que filme Kiyoshi : Emiri, petite victime du début, hante chaque épisode, représentée par sa mère, présence sombre et vaporeuse comme seul sait les filmer le maître japonais. Sans jamais aller complètement dans le genre fantastique, il imprègne chaque plan d'une atmosphère inquiétante, légèrement étrange : lieux gris et vides (superbe photo dans l'ensemble), scènes faussement banales qui cachent de lourds secrets, acteurs dirigés dans l'opacité totale (les comédiennes sont toutes excellentes, et leurs visages sont filmés comme des surfaces planes infranchissables), science parfaite du hors-champ et du recadrage minimaliste (le mouvement, répété à chaque début d'épisode, qui recadre Emiri quand l'assassin la choisit parmi les autres)... Tout est empreint de peur, même les scènes les plus simples : superbe épisode par exemple, qui montre les rapports très tendus entre une fille et sa sœur à travers des gestes quotidiens banals ; c'est juste notre lecture de l'histoire qui tend la scène. On le sait de toute façon : il suffit que KK filme un couple en train de manger, cadre un mur nu ou fasse une mise au point sur l'arrière-plan, pour que la peur surgisse. La violence est rare, mais éclate sèchement, là aussi comme des scènes de films d'horreur : le rêve du premier épisode, où un homme éclate une poupée contre une table, est proprement terrifiant, tout comme la résolution du dernier épisode, dont je ne dirai rien bien sûr (même si ce n'est pas la meilleure partie, et qu'on devine le tout longtemps à l'avance).

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Mise en scène, acteurs, écriture, tout est donc parfait là-dedans, et si Kurosawa est loin de retrouver la puissance de ses films de cinéma (le petit écran a peut-être moins d'intérêt que le grand pour un cinéaste aussi formel, et qui sait aussi bien utiliser les dimensions d'icelui pour fabriquer son style), si au niveau de la psychologie, on est un peu dans le schématisme et le manque de profondeur, on ne peut qu'applaudir devant cette série passionnante, superbement tenue de bout en bout, constamment renouvelée, et qui se termine sans vergogne en mélodrame poignant. Ai-je déjà dit que Kuro était grand ?