Disons le tout de go, on ne sera ni le premier ni le dernier, Ukigumo est un chef-d'oeuvre, fait partie de ces films qui s'ancrent automatiquement dans l'esprit. S'agit-il d'une histoire d'amour qui n'en finira jamais de finir, d'un éternel rendez-vous manqué entre deux personnes faites pourtant l'une pour l'autre ou tout simplement de tragiques destins à la recherche d'un temps perdu ?... il n'en demeure pas moins que le film touche profondément. Il s'agit en tout et pour tout d'une touchante et pathétique relation entre un remarquable Masayuki Mori (Kengo), personnage qui parvient difficilement à soigner ses blessures patriotiques et sentimentales, et une sublime Hideko Takamine (Yukiko) (déjà magnifique dans Vingt-quatre Prunelles de Kinoshita et Les Soeurs Munakata de Ozu), jeune femme qui tente par tous les moyens de survivre mais qui ne peut se résoudre à oublier cet homme qu'elle a connu pendant la guerre. Le récit est dense, les deux personnages principaux ne cessant de se quitter pour toujours finir par se retrouver, et se passe dans le Japon ravagé de l'après-guerre où chacun semble avoir perdu tous ses repères.

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La première fois que Yukiko vient rendre visite à Kengo qui vit dans une petite maison, avec sa femme et sa mère, on pense que les deux vont doucettement évoquer leur torride histoire d'amour qui a eu lieu pendant la guerre alors qu'ils étaient en Indochine ; on pense qu'un long flash-back va nous faire revivre les différentes étapes de leur liaison avec des retours au présent, pleins d'une tristoune nostalgie... On fait fausse route. On voit certes une ou deux petites vignettes de cette période indochinoise qui semble une sorte de paradis perdu pour les deux anciens amants, mais on revient rapidement à la dure réalité du présent. Yukiko, qui vit dans une minuscule baraque, se plaint de ces temps difficiles, Kengo se contentant laconiquement d'observer qu'il ne pourrait point en être autrement vu que "le Japon a perdu la guerre". Ces retrouvailles sont un peu mi-figue mi-raisin : on sent à la fois un lien extrêmement fort entre les deux mais aussi - et ce surtout chez Kengo qui est retourné sagement auprès de sa femme - pas vraiment d'illusion sur l'avenir de leur romance... Et pourtant.

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Si Yukiko semble ne jamais pouvoir rayer Kengo de sa mémoire, elle ne se laisse pour autant jamais aller complètement à la dérive, prête à tout pour sortir la tête de l'eau. C'est ainsi qu'elle se fait entretenir pour un temps par un soldat américain ou encore qu'elle ose retourner chez le premier homme qu'elle a connu, qui l'a violée et qu'elle a fui, pendant la guerre. Ce dernier a monté une secte florissante (les gens sont crédules... et prêts à se raccrocher à n'importe quoi en ces temps troublés) et peut aisément se permettre de lui offrir un toit - on sent bien sûr que Yukiko se fait quelque part violence en prenant cette décision : l'une des premières fois qu'ils se retrouvent après-guerre, alors qu'il l'accuse d'avoir piqué deux trucs dans les affaires qu'il avait chez lui, elle lui lance : "Je pourrais te les rendre mais toi, tu ne pourras jamais me rendre ma virginité..." - On voit bien qu'elle est encore diablement vénère... Yukiko va tout de même croiser souvent Kengo, et ceux-ci vont même partir ensemble quelques jours dans une petite station, loin de Tokyo. Tout pourrait aller pour le mieux, mais Kengo ne tarde point à s'acoquiner avec la jeune femme (éblouissante Mariko Okada) du patron d'une petite auberge dans laquelle les deux amants ont fini par descendre (un parallèle s'impose alors entre les deux sublimes scènes de bains que Kengo prend avec Yukiko puis avec cette très jeune femme, comme s'il pouvait un peu trop facilement remplacer une femme par une autre). C'est à nouveau la séparation mais l'on sent bien qu'ils sont fatalement destinés à se revoir...

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Pour Yukiko, il semble clair que Kengo est bien l'homme de sa vie. En ce qui concerne ce dernier, l'analyse n'est point aussi simple : certes, il contacte parfois Yukiko - notamment quand il est en manque d'argent - ou accourt immédiatement lorsque cette dernière, via des télégrammes, l'appelle au secours (fabuleux dialogue plein d'ironie lors de leurs 325èmes retrouvailles : Yukiko annonce qu'elle veut se suicider. Elle quitte la chambre et revient trente secondes plus tard en annonçant qu'elle n'en a plus envie. Kengo, un doux sourire aux lèvres, a cette petite remarque acerbe : "Tu as changé d'avis dans les W.C. ?". Il semble ne plus croire depuis longtemps à une fin "pleine de passion" de leur relation). Kengo est un personnage qui est certes blessé intérieurement (déjà, la défaite) et que la vie ne va point épargner (sa jeune maîtresse qui est étranglée et sa première femme qui meurt assez jeune d'une maladie); c'est aussi un personnage relativement égoïste, peu courageux, voire assez veule qui picore d'une femme à une autre sans trop se poser de question... Un homme quoi. Si Yukiko lui est indéniablement précieuse, il semble, malgré tout, surtout préoccupé par le besoin de retrouver une position sociale dans ce nouveau Japon ; pour se "reconstruire" dans ce Japon détruit, il semble souvent que cela va de paire chez lui avec la volonté de laisser loin derrière lui le passé - et donc Yukiko. But with or without you, I can't... On connaît aussi la chanson...

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La fin arracherait forcément des larmes à un chêne liège, mais derrière cette émotion, on garde en tête les multiples petites séquences de promenades dans la rue de nos deux personnages ; il y a comme une petite magie qui se dégage de ces instants volés, renforcée par le retour de l'extraordinaire thème musical plein de nostalgie, comme s'il portait en lui dans son tempo leur souvenir d'Indochine. Yukiko dit d'ailleurs une fois, lorsqu'ils marchent ensemble, qu'ils "ont l'air" ainsi d'un couple, comme si malheureusement ils n'en auront jamais que l'air... On ne sait si cette sorte d'inadéquation (ils ne parviennent finalement jamais longtemps à rester ensemble) est due au fait qu'ils ne pourront jamais retrouver l'état de grâce de leur première rencontre, si cet amour est finalement maudit ou si encore ce Japon dévasté et occupé rend impossible l'ancrage de tout sentiment... Naruse, en tout cas, nous tient en haleine pendant deux heures dans un état de petits nuages, complètement aimantés par ce jeu du chat et de la souris entre les personnages et cette atmosphère d'après-guerre qui semble plomber l'éclosion des sentiments. Un film passionnant, déchirant, euh... flottant.   (Shang - 20/08/09)

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Mon compère a tout dit dans son texte énamouré : je ne peux donc que confirmer la beauté de ce film sur les amours perdues qui ne reviendront plus, aussi émouvant que desespéré, aussi amer que poignant. Même si la mise en scène de Naruse est somme toute assez discrète (transparente ? ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit), on est obligé de lui reconnaître un talent énorme pour recréer cette atmosphère d'immédiate après-guerre, villes grises et tristes, hommes et femmes désemparées qui tentent de reconstruire leur univers physique et mental, sentiments enfouis sous des couches de malheur. Le film ne raconte que ça : comment un amour peut disparaître sans laisser de trace, même si on s'y accroche. Il y a un peu de cette amertume que, sur le même sujet, Demy parviendra à trouver avec Les Parapluies de Cherbourg : l'amour peut mourir. Le fait qu'ici, il meurt très lentement, sur deux heures de film, dans le calme, rend la perte d'autant plus profonde. Acteurs fabuleux, dialogues minimalistes superbes, délicatesse japonissime du traitement, sobriété totale dans la façon de gérer le mélodrame (sans cris, sans hystérie, on est à mille lieues de l'école américaine) : un grand film, rien à dire, et qui donne envie de se replonger dans l'oeuvre de Naruse... Ah, on me signale que c'est déjà fait par mon camarade de jeu. Dont acte.   (Gols - 25/03/12)

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