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Voilà le genre de films qui a profondément modifié ma vision du cinéma ; en l’occurrence du cinéma d'horreur, puisque Kiyoshi trouve tout simplement une nouvelle façon de nous faire peur. Tout en restant sur la trace de ses maîtres (cette façon lentissime de faire venir la mort, héritée sans doute de Carpenter), il renouvelle totalement le genre, créant même avec Kaïro une sorte de prototype unique : le film d'horreur intello. Ou le film d'horreur romantique. Ou métaphysique. Enfin, c'est quelque chose d'inédit.

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Parce que ce qui fait peur à Kurosawa, bien plus que les fantômes, la mort ou la douleur, c'est la solitude, mal du siècle qu'il met ici en scène avec une poignante sensibilité. Les zombies du film, êtres désolés errant dans les cyber-réseaux et les caves des villes, sont complètement livrés au désespoir de la solitude : "La mort est un isolement éternel", dira l'un d'eux, avant de conclure par cette litanie qui vous rentre dans le cœur et la tête : "A l'aide, à l'aide". Ces spectres ne sont même pas menaçants, ils ne dispensent même pas la mort : l'effroi vient seulement de ce qu'ils sont là, seuls et immobiles, face à nous, mêlés à notre monde tout en en étant exclus. C'est dans ce face-à-face des personnages avec la solitude du monde moderne que se situe la peur, et de là la profonde tristesse qui émane du film. Cette solitude imprègne peu à peu les vivants, qui vivent alors des relations dénuées de tout désir, de toute énergie même : filles et garçons se côtoient sans qu'il soit jamais question d'amour ou de sexe. Ce sont juste des solitudes mises ensemble, et qui vivotent avant de plonger dans cette sorte d'hébétude située dans l'entre-deux (entre l'état de ceux qui ont vu les fantômes, et ont donc déjà un pied dans la tombe, et celui des autres, qui les regardent disparaître). Difficile d'ailleurs, la plupart du temps, de différencier les vivants des "presque-morts", tant l'univers urbain décrit par Kurosawa est vide, terne, triste, presque abstrait (ces voyages en bus où tout l'extérieur est flouté), tant la direction d'acteurs va dans le sens du "défaut d'énergie", de la mollesse. Tout y sent la ruine, dans ces décors de friches industrielles ou de sous-sols ternes, remplis de bâches de chantier, de chambres envahies par les objets courants. Dans cet aspect superficiel aussi, induit par la thématique d'internet (considéré comme le transmetteur de la dépression, comme un vecteur de solitude surpuissant) : grande idée de brouiller les pistes visuellement, les images d'Internet que l'on distingue au début finissant par investir le monde réel, qui subit lui aussi des sautes d'images, des émissions de bruits bizarres, etc., comme si le point de vue changeait sans cesse entre le regardant et le regardé. Ca m'a fait penser à certaines pages de Murakami, quand il nous fait prendre conscience subitement de notre rôle de témoin tout en nous enfouissant la tête la première dans la trame. Dans Kaïro, notre regard est parfois objectif, parfois acteur principal de l'action.

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Mais cet aspect très cérébral n'occulte jamais la peur réelle qui émane constamment de ce film. Je n'ai jamais vu un fantôme aussi effrayant que cette nana qui avance très lentement, démarche étrangement maladroite et en même temps hyper-souple, et cette façon qu'elle a de trébucher au ralenti : on sent qu'elle est implacable et enfantine à la fois, terrible. Beaucoup aimé également cet enfant mutique qui traîne dans les rayons de la bibliothèque, ou ce spectre final, flou, qui vient très lentement jusqu'au premier plan pour chercher le focus, ses yeux apparaissant alors comme un gouffre total au milieu de la surface du visage. Il y a aussi cette grande idée des gens qui disparaissent dans les murs, laissant des taches glauques, humides, comme dernières traces de leur passage dans l'au-delà. Et puis ce jeu millimétré sur les sons (couper tous les sons avant de faire venir la phrase ou l'image terrifiantes, excellent), cette mise en scène subtile sur les écrans, les cadres dans les cadres, etc. Peut-être que la fin est un peu maladroite (cet avion inattendu qui s'écrase, cette ellipse un peu incompréhensible) ; mais le gars nous a tellement tenu par les boules pendant 2 heures qu'on ferme les yeux sur cette dernière maladresse. Le fait est : Kaïro est un des plus beaux et des plus terrifiants films qui soient.