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Même quand il réalise des films passables, Spielberg est vraiment le meilleur quand il s'agit d'envoyer du steak au bon moment. War Horse regorge de mille défauts, c'est mièvre, trop long, maladroit dans l'écriture, et on se demande même pourquoi le gars Steven nous sort ce film, quelle nécessité a bien pu le prendre pour nous livrer une histoire aussi désuète et a priori dénuée d'un quelconque fond. Mais on s'en tape : tel quel, c'est un film spectaculaire, attachant, et qui rend modestement hommage aux anciens, de Capra (pour la naïveté humaniste) à Ford (pour ces splendides plans de studio à la toute fin, couchers de soleil artificiels de toute beauté, lyrisme pastoral au taquet). Si vous avez un petit môme à amener au cinéma en ce moment, ne cherchez plus.

Ca commence comme un téléfilm des années 60 (ou un porno trash des années 90, au choix), avec ce brave garçon pauvre qui tombe sous le charme d'un cheval. Lent apprentissage, vas-y que je te file une carotte et que mon ami Flicka fait mille gambades et force farces impayables : on s'en cogne, et on attend que Spielberg lâche la bride à son animal et envoie du bois, malgré le talent du jeune acteur (Jeremy Irvine, aussi crédible en gosse de 14 ans que plus tard en jeune adulte, et qui évite les pièges de la crétinerie bambine de ce genre de rôle), malgré la très belle photo d'ensemble et ce cortège de seconds rôles inévitables (le voisin vénal et jaloux, les 40 ivrognes patibulaires, etc). Belle occasion, au passage, d'entendre de sonores accents anglais du cru : on se croirait encore une fois dans Ford, celui de The quiet Man pour le coup.

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La bride, il la lâche au bout d'une demi-heure : la guerre de 14 démarre, le cheval est réquisitionné, adieux déchirants et musique violonneuse sont de sortie. Et là, le film traverse vraiment quelques grands moments. Spielberg réussit parfaitement les scènes gigantesques de bataille, et sait toujours y adjoindre l'image forte, l'idée qui pousse le spectacle un peu plus loin. Ici, c'est une armée de British qui attaque au sabre un camp allemand et se fait recevoir par des mitrailleuses : en champ, des cavaliers anglais qui chargent ; en contre-champ, les Allemands qui voient arriver sur eux les chevaux seuls, privés de leur cavaliers massacrés. On ne voit pas les corps tomber, mais l'image en est encore plus forte. D'autant que cette scène dantesque se conclue par un zoom arrière qui nous montre le tableau final de la bataille : des dizaines d'hommes et de chevaux morts qui jonchent le paysage. Des moments comme ça, il y en a plein dans le film, des moments purement spectaculaires qui ne sont là que pour le plaisir des yeux et l'ivresse du rythme : un cheval fou qui court au milieu des tranchées, survolant littéralement la guerre, totalement libre (image de Spielberg lui-même, seul et libre au milieu du bordel de ses décors ? Ce serait chercher trop loin sûrement pour un film qui ne dit pas grand-chose), et qui vient finir sa course emmêlé dans les barbelés ; le bombardement d'une ville vu depuis une colline ; la guerre de tranchée filmée au ras du bitume, très près des hommes (souvenir de la première scène de Saving Private Ryan). Même dans les scènes purement mièvres, notre Steven est adroit : le sauvetage du cheval par un Anglais et un Allemand, qui observent une trêve de quelques minutes au milieu du no man's land, ça pourrait être une horreur de sucre ; c'est juste humain et magnifiquement senti, regardé à la bonne distance par un cinéaste étonnamment sobre sur ce coup-là. De même que toutes les scènes de complicité avec le cheval qui évitent (presque) toujours l’anthropomorphisme à la con rattaché aux films avec des animaux : le cheval reste un cheval, même si les angles choisis pour le filmer le rendent souvent "narrateur" principal de la trame. On n'est pourtant pas dans "la guerre vue par un cheval" ; plutôt dans la guerre racontée autour d'un même motif (le cheval donc, comme Le Manteau de Gogol, voyez ou bien ?), celui-ci portant tout le poids de l'innocence piétinée.

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On sent Spielberg indigné par les horreurs de la guerre, et il réussit la gageure de rester dans le genre "film pour enfants" (ce n'est pas très violent à l'image), tout en rendant compte du côté profondément absurde d'icelle. Alors après, bien sûr, c'est manichéen, construit à grands coups de ficelles prévisibles, trop lourdaud dans la musique, et parfois même discutable (les Français ou les Allemands qui parlent un anglais parfait, avec juste un accent à la con...). Mais les mirettes sont satisfaites, le p'tit coeur du Gols aussi. Spielberg a sûrement réalisé là un de ses films les plus faibles et les moins utiles, mais il reste un grand classique hollywoodien comme on les aime...