"Mon cher, la politique est une meurtrissure permanente..."

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Olivier Gourmet est ministre du transport : on le connaît, notre Olivier, depuis les frères Dardenne, c'est un type qui ne vient pas du sérail, c'est un type qui a les pieds sur terre, c'est un type relativement intègre, c'est un type qui aime plutôt les gens, sincèrement... Le problème, quand on est aux ordres du président, c'est soit avoir le courage de l'envoyer paître quand il veut faire passer une loi en désaccord avec ses propres convictions, soit s'écraser pour rester en poste - quitte à avaler des couleuvres de plus en plus grosses (attention à l'étouffement...), quitte à en oublier ceux - cher peuple - pour lesquels on est quand même censé se battre (attention aux bretelles d'autoroute déserte pour contourner la mêlée...)... L'exercice est périlleux, certes, mais le "bon" politique (entendez la bonne enflure) est toujours capable de se relever, d'aller de l'avant, et de savoir mettre des œillères pour oublier les "proches" tombés en route (de ce basique représentant du peuple, chômeur de longue durée, en stage auprès du ministre en tant que chauffeur - il va morfler sa mère -, à ces compagnons de route de toujours (cela passe tout près du museau de la conseillère en communication (Zabou, très bien) au bon vieux Michel Blanc (parfait) en homme de l'ombre. Ce qui est sûrement le plus terrible, dans l'histoire, c'est qu'on est prêt à s'attacher à notre gazier Olivier Gourmet qui semble avoir, tout du moins au départ, la volonté de bien-faire. Mais de la même façon qu'il bat piteusement en retraite face à des ouvriers en colère, il sait se faire véritable paillasson devant les desiderata du président... Le pire, c'est que même lorsqu'il croit avoir remporté une petite bataille personnelle, la célébration de la victoire est de bien courte durée : quand tu fourres ton bras dans la gueule du crocodile, il est clair que le moindre petit orteil est destiné à se faire croquer tout cru... L'exercice de l'Etat est une machine à broyer, la plus petite bonne volonté faisant elle-même figure d'idée grotesque (notre Gourmet qui, complètement bourré, en pleine nuit, veut mettre la main à la pâte à la construction de la baraque de son chauffeur : ridiculissime, petit...).

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Schoeller filme constamment - forcément - notre ministre du transport en mouvement, un ministre fatalement destiné à aller à un moment ou un autre dans le mur - ou dans le décor... Si le type reste debout, gardant les apparences sauves malgré les "meurtrissures" (la belle idée de la séance-photo sur la fin : notre homme sait "poser"), cela fait bien longtemps que son âme est, elle, dans les limbes... Le cinéaste est également très bon pour mettre en scène cette ruche bourdonnante de conseillers qui s'agitent autour de notre ministre : l'homme, avec parfois un téléphone portable dans chaque main, est encore capable d'écouter ce que lui souffle à ses côtés sa chargée de communication ; on comprend bien dans ce brouhaha que le politique n'est plus désormais qu'une machine à mots : le plus important, mon bon ami, n'est point de faire, mais de dire, de communiquer, de blablater... et de savoir se taire quand on se fait gentiment sodomiser par un sourire du président. Bel exercice cinématographique excellemment interprété et judicieusement mis en scène (avec les Dardenne en producteur, le gars Schoeller avait déjà, de toute évidence, de bien jolies fées sur son film).   (Shang - 02/03/12)

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Un film intéressant, effectivement, qui met un point d'honneur à déjouer nos attentes. Ce n'est pas un film politique, pas un film satirique, pas un film d'Yves Boisset, mais encore autre chose, disons un film d'hommes entre eux (même Zabou Breitmann est désexualisée dans cette histoire), enfermé dans un milieu de chacals où l'humain a peu de valeur... Un film de Ford, quoi, disons. En tout cas, ce qui intéresse Schoeller, bien plus que les arcanes diplomatiques et les petites anecdotes de couloir, c'est l'humain, justement. En filmant cet homme encore candide, encore préoccupé par les susceptibilités des uns et des autres, mais avec déjà un pied dans le système, en filmant surtout son lent abandon de ses valeurs (lutte des classes, amitiés, fidélité), il choisit le bon angle, et permet à son film d'être souvent troublant, mélancolique malgré la froideur, glaçant malgré la chaleur des ors et la force habitée de l'interprétation de Gourmet.

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Les plus belles choses viennent de ces relations entre Gourmet et Blanc (extraordinaire plan que le tout dernier du film, où l'acteur, sans pratiquement rien faire, exprime toute l'amertume de son métier), relations de fraternité en même temps que de travail. Ces deux mohicans, qui font le système tout en s'en défendant, donnent toute l'humanité au film qui, sans eux, n'aurait été qu'un faux reportage de plus. Du coup, on apprécie tous ces chuchotements, cette violence sans cris, ces petits tableaux de la politique en train de se faire, parce que Schoeller, comme le dit mon camarade, sait vraiment bien capter ces petites phrases de rien du tout qui peuvent valoriser l'un ou enfoncer l'autre. Quand le film se met à faire de la politique, il est d'ailleurs moins bien, tout comme il est moins convaincant quand il veut trop en dire : les relations du ministre avec son chauffeur prolo, par exemple, sont un peu too much dans la symbolique, un peu maladroites, disons : on comprenait sans cette lourde thèse que l'humanité abandonnait notre héros. Le film ne sait pas toujours doser ses effets (le ministre qui remplit lui-même la machine à faire du ciment, arf, pas crédible), appuie trop par endroits alors qu'il sait être d'une belle subtilité à d'autres. Mais il sait également nous surprendre (les scènes de rêve, la spectaculaire séquence magnifiquement montée de l'accident), et nous donner un portrait inhabituel du pouvoir en train de s'exercer. Surtout : il ne donne pas de leçon, ce qui est appréciable. Manqueraient peut-être... les Dardenne pour en faire un vrai grand film sur l'ivresse des cimes et le renoncement.   (Gols - 06/03/12)

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