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Il m’aura fallu attendre mai 2011 pour voir le meilleur film de 2010, c’est ça, habiter à la campagne. En tout cas, pour la peine je viens de me taper les 6 heures de cette fresque sidérante de Raul Ruiz, version longue paraît-il assez différente de la version cinéma que mon éminent collègue devrait commenter bientôt. Je suis ma foi fort satisfait d’avoir vu cette version, et je m’en serais bien tapé le double sans problème, tant ce feuilleton arrive à captiver complètement l’adepte de l’audace en mise en scène que je suis, tout en comblant également le partisan du classicisme en écriture, et le romantique au petit cœur fondant. Osons le dire : je suis ébloui sa mère.

 

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Chacun des 6 épisodes semble être une nouvelle digression dans la narration très XVIIIème du récit (alors que le roman date du XIXème). Pourtant, l’impression demeure d’une grande linéarité, d’une grande simplicité dans la façon de raconter. On s’accroche à nombre de personnages, mais derrière tout ça s’agitent trois protagonistes principaux : le jeune Pedro Da Silva, à la recherche de son identité ; le vénéneux Alberto de Magalhães, âme tourmentée capable de violences soudaines ; et surtout le Père Dinis, véritable pivot de toute cette histoire qui, de témoin, va vite devenir acteur capital des tourments et aventures de tout le monde. A partir de ces trois axes, Ruiz développe une dizaine de trames différentes, toutes à base de trahisons, de passions amoureuses, de vengeances et de destin brisé. Comment est-ce que cela tient ? Comment fait-il, malgré la profusion et la savante construction en flashs-back dans les flashs-back dans les flashs-back, pour ne pas nous égarer ? C’est là le vrai mystère du titre. Mais le fait est : on suit ça comme un passionnant thriller, retrouvant quelque chose de la magie des grands romans classiques (j’ai beaucoup pensé pour ma part, à Aline et Valcour de Sade, voire aux romans picaresques, mais sans l’humour), dans cette façon de commencer d’immenses récits qui viennent arrêter subitement la trame principale, de nous emmener ailleurs pour mieux nous ramener au motif originel. Car on se rend vite compte que cette complexité de lignes fusionne vers un seul et même point (Pedro), que toutes ces sous-trames ne servent qu’à mettre en valeur les tragédies d’une seule et même « famille » : on va de surprises en surprises, l’un est le fils de l’autre qui est le frère de l’une qui a tué l’autre, et au final on a pourtant une impression d’homogénéité complète, après être passé d’une histoire de fillette prostituée à un libertin devenu prêtre, d’une dette sexuelle à un mort-vivant, et de Lisbonne au Brésil. Pour rester dans l’écriture, ajoutons que les dialogues sont géniaux, d’une rare élégance, pleins également de non-dits et de sens cachés (mention spéciale à la troublante Elisa de Montfort, qui utilise les mots comme des armes).

 

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Mais si l’élégance du scénario suffit à notre bonheur, ce n’est pas là qu’est la vraie grandeur des Mystères de Lisbonne. Car Ruiz la double d’un génie de mise en scène proprement hallucinant. Franchement, à chaque nouvelle séquence, il y a une idée, reposant souvent sur deux options très nettes : le plan-séquence, et le « travelling-panoramique ». Avec le premier, Ruiz invente des façons de raconter qui sont plus qu’audacieuses : la découverte de la grossesse d’une femme, puis son accouchement, puis sa mort en un seul plan sans coupe, qui navigue d’une pièce à l’autre de la maison ; un dialogue très long, et qui pourrait être fastidieux s’il n’était filmé en un seul mouvement coulé le long d’un grand escalier de théâtre, avec tous les personnages qui se définissent les uns par rapport aux autres par leurs simples déplacements au sein du plan ; une femme battue et la maîtresse de son mari prises toutes deux dans une seule séquence qui là aussi nous emmène de pièces en pièces en passant à travers les murs ; un duel filmé dans son développement complet, de la rencontre des ennemis jusqu’à la révélation qui y mettra fin. Il y en a plein, au moins deux ou trois par épisode, qui scandent la mise en scène comme des jalons. Ils ne ralentissent pourtant jamais la trame, mais donnent au film une ampleur incroyable, dans un sens du rythme qui semble comme une évidence.

 

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Ce que j’appelle « travelling-panoramique », d’autre part, c’est cette grande idée de donner un mouvement à la caméra même dans les scènes de pur dialogue. Les nombreux plans d’intérieur où deux personnages parlent sont dopés par ces mouvements qui démarrent comme des panoramiques, puis se détachent peu à peu de leur axe, pour dévoiler un objet, une expression, une porte ignorée en fond, ou au contraire un reflet dans un miroir ou une silhouette derrière une fenêtre qui remettent en cause ce à quoi on assiste. La caméra est toujours en mouvement, toujours souple et lente, la plupart du temps en plans éloignés (ce qui met en valeur les très beaux décors). Grammaire impeccable qui, là aussi donne un style flamboyant à un film pourtant simple, lui évitant toute austérité malgré la profusion des scènes dialoguées.

 

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Il y a mille autres idées là-dedans : les changements de points de vue constants, qui vont jusqu’à faire alterner les voix-off à travers les âges (c’est-à-dire qu’un vieil homme qui raconte sa jeunesse peut subitement retrouver sa voix d’enfant en racontant ses aventures) ; la présence constante des domestiques, aux aguets, pris dans des pas de porte, des découvertes du décor, contrepoint discret mais précieux aux affres de ces bourgeois (comme dit l’un d’eux à la toute fin : « ce qui est de la vie ordinaire pour nous est une tragédie pour les riches ») ; les brusques et inattendues pointes de burlesque, avec par exemple ce domestique ridicule qui ne se déplace qu’en sautillant ; la grandiose musique à la fois classique et contemporaine (pas loin de Philip Glass) ; cette utilisation précise des silences, de l’immobilité, qui exprime beaucoup mieux la violence des sentiments que si tout se passait dans le chaos et les cris ; ce petit théâtre de figurines qui symbolise les rapports entre les personnages, et qui va s’ouvrir sur la fin comme un artifice de cinéma pur ; les trucages volontairement artificiels (qui rappellent La Marquise d’O de Rohmer, cinéaste là aussi omniprésent) ; les plans volontairement coupés par des pans de murs, qui occultent les motifs principaux pour ne laisser que des actions entrevues (l’impression d’assister à tout ça de loin, comme un voyeur, comme un témoin discret, en bref comme un de ces serviteurs qui regardent sans qu’on les voie)… Etc, etc, etc. On ne saurait pas résumer en quelques lignes l’infinie richesse de ce film : c’est sublimement intelligent, beau à se damner, passionnant, bon, c’est à peu près tout ce que j’attends du cinéma.  (Gols 22/05/11)

 

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Il m'aura fallu attendre mars 2012 pour voir le meilleur de film de 2010, et je m'en excuse bien bas. Même si je n'ai vu que la version de 4h30 (je me rassure en me disant qu'il me reste encore 1h30 à découvrir dans les années qui viennent...), comment en effet ne pas être charmé par ces récits entrelacés ?... Pratiquement à chaque nouveau personnage que l'on croise, on a droit à une aparté en forme de flash-back où l'on retrouve éternellement les mêmes figures sans même que l'on ne soit jamais perdu dans ces couloirs narratifs du temps. La construction, sur 4h30 - ou apparemment sur 6 heures - est de haute volée et l'on plonge dans ce "feuilleton" (au sens noble, presque hugolien - le Père Dinis semble d'ailleurs sortir tout droit d'une œuvre du Victor) cinématographique avec gourmandise, se frottant les mains à chaque nouveau chapitre. L'enfance de Pedro - en intro - et ses "désillusions sentimentales" qui viennent boucler la boucle ne sont pas forcément les épisodes qui m'ont le plus touchés (un peu de mal avec cet acteur aux allures d'ado mal dégrossi et son accent à couper au couteau), mais toutes les histoires qui viennent s'encastrer entre ces deux récits sont absolument fascinantes aussi bien par leur petit côté "rocambolesque", plein de passion et de douleur, que par leur mise en scène d'une "effroyable précision" ; je ne vais pas répéter ce qu'en a dit le gars Gols, mais chaque séquence semble en effet un nouveau tour de force, Ruiz enchaînant les plans séquences avec une maestria hallucinantes, plan-séquences au sein desquels les acteurs et la caméra se meuvent avec toujours une subtile élégance.

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Oui, à l'image de cette séquence filmée constamment derrière des rideaux qui s'ouvrent et s'écartent au gré des mouvements de caméra (même lorsque la caméra se trouve au centre de la pièce), on a l'impression de se faire spectateur-voyeur d'une foultitude de personnages, de toute une époque. Ruiz n'a pas besoin de multiplier les scènes chocs pour nous tenir haleine, les diverses révélations dont sont émaillées son récit suffisant amplement à faire rebondir l'intrigue, une intrigue proprement vertigineuse : un lien invisible semble relier l'ensemble des personnages et tous ces destins individuels marqués par le sceau de la fatalité donnent à ce film chorus/choeur une résonance abasourdissante. On sort de là avec l'impression d'avoir écouté les meilleurs dialogues depuis un siècle, la meilleure musique depuis deux, d'avoir vu la meilleure histoire depuis trois - j'exagère à peine... L'ami Ruiz nous a quittés depuis et il serait grand-temps que j'honore une promesse faite à l'un de nos fidèles lecteur, celle de regarder enfin Le Temps retrouvé... Clair qu'après cela, il le vaut bien.  (Shang 02/03/12)

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