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Voilà le plus beau film du monde, tout simplement, et j'ai beau le voir et le revoir, l'émotion de la première vision reste intacte : Cameron réalise là la parfaite fusion entre grand divertissement hollywoodien et intimité la plus fragile, c'est un exemple de réussite et de personnalité dans le cinéma de block-buster. Du coup, on en prend aussi bien plein les yeux que plein le cœur, et on ressort de ces trois heures de film le cœur chaviré et l'émotion à fleur de peau. Ce qui est le plus beau là-dedans, à l'instar de quelques-uns des plus grands Spielberg également, c'est qu'on se doute confusément que Cameron lui-même n'a pas tout à fait conscience de ce qu'il nous montre, et du coup le film se dévoile de façon presque autonome, révélant peu à peu sa profondeur de second plan, alors que Cameron continue à réaliser un gros film d'action.

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Il n'est (presque) pas question là-dedans de sous-marin atomiques, de sauvetage en profondeur sous-marine ou de survie par -600 mètres : il n'est question que d'un couple qui s'est séparé sur un malentendu et qui va devoir se retrouver. Cette "comédie du remariage", à l'inverse des films du passé qui en faisaient leur trame principale, va devoir en passer par de trépidantes aventures sous-marines. Il va falloir que le mari voit mourir sa femme, qu'il la ressuscite, qu'il découvre que l'alliance qu'il porte au doigt peut lui sauver la vie, qu'il s'enfonce dans l'obscurité totale de sa peine ; il va falloir que sa femme lui lâche la main face à cette obscurité, qu'elle convoque son passé, qu'elle redécouvre l'émerveillement ; il va falloir tout ça pour que ce couple redevienne uni. Une histoire minuscule donc, dont Sautet aurait pu tout aussi bien faire un sujet, et que Cameron déguise sous un énorme barouf d'effets spéciaux, d'explosions tonitruantes, de combats entre méchants et gentils sur fond d'ogives nucléaires volées, d'extra-terrestres et de tsunamis gigantesques. Et il fait bien, tant le plaisir du film d'action de la grande école est presque aussi satisfaisant que la partie "sentimentale" du film. C'est bien simple : exceptée la première demi-heure, un peu convenue et maladroite dans ses rythmes, le film va de scènes d'anthologie en scènes d'anthologie. Combats entre robots en apesanteur sous la mer, bagarres viriles entre mecs, tempêtes spectaculaires qui vous envoient des grues en pleine gueule, on en a vraiment pour son argent même si on ne recherche qu'un bon vieux divertissement de samedi soir. La maîtrise de Cameron, de ce côté-là, n'est plus à prouver : c'est le meilleur pour rendre complètement lisible une scène d'action qui regorge de détails (la scène où les deux héros doivent nager longuement en apnée pour rejoindre le méchant et la bagarre qui s'en suit), ou pour trouver à chaque fois la situation impossible pour faire monter le suspense : c'est la fameuse scène immense de la noyade de la femme sous les yeux de son mari, séquence bouleversante qui ouvre brusquement le film vers d'autres lectures plus subtiles, tout en conservant toute sa tension dramatique.

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C'est cette scène qui nous ouvre les yeux (avec celle, annonciatrice, du rat contraint de "respirer de l'eau" lors d'une expérience scientifique) : le film est avant tout un parcours initiatique à l'envers. Il faut en passer par la régression pour parvenir à retrouver ce couple adulte. Toute la construction du film va dans cette direction : redevenir enfant, retrouver une sorte d'état vierge du monde et de soi-même. Le liquide amniotique respiré par le rat, la femme qui se noie, le contexte même du film (les profondeurs sous-marines) annoncent déjà ce retour au stade fœtal qui va diriger le héros. La dernière heure, sûrement ce que le cinéma de block-buster a produit de plus beau dans son histoire, nous confirme la chose : Ed Harris s'enfonce dans le mystère obscur, perdant son lien avec la mère/épouse (le cordon ombilical qui relie la plate-forme à la surface), perdant peu à peu l'usage de la parole (les messages qu'il envoie sont de plus en plus incompréhensibles), relié uniquement au monde par cette voix féminine qui lui susurre des mots d'amour ("Nous sommes donc tout seuls dans l'obscurité de ce monde", murmure Mary Elizabeth Mastrantonio, et je fais entrer cette phrase dans les plus beaux cris de l'Histoire du cinéma, tout simplement, et peu importe si elle ne crie pas). Arrivé au bout du bout du rien, dans le vide complet de sa non-existence, il va trouver une sorte d’Éden premier, sas d'innocence dans lequel il pénètre comme en une seconde naissance (le cri muet qu'il pousse lorsqu'il retrouve l'oxygène), naïvement représenté par des extra-terrestres tourmentés par l'état du monde. Cameron essaye de nous faire croire que si le personnage a plongé si profond, c'est pour découvrir que les hommes sont mauvais, mais on n'est pas dupes : on sait qu'il a trouvé là une sorte de rédemption personnelle qui va lui permettre de revenir à la surface de sa propre peine et retrouver celle qu'il aime. C'est splendidement amené, par tout un faisceau de symboles subtils. Le film sous-marin de bourrin se transforme en portrait romantique d'un amour qui renaît, et franchement je pleure comme un veau à chaque fois que je revois cette toute petite silhouette abandonnée de tous, face au noir total, qui ne tient plus à la vie que par cette petite torche dérisoire, avec sa femme perdue qui lui dit qu'elle l'aime. Je suis un grand sensible, cela dit. Un film inépuisable, tant dans les lectures possibles que dans le catalogue d'émotions qu'il sait déclencher. Un de mes quatre ou cinq films fétiches en tout cas.