anglaise-et-le-duc-l-59465

Voilà un des très bons Rohmer, qui m'a toujours emballé quand il trouve ainsi le bon équilibre entre raffinement littéraire et direction d'acteurs, entre simplicité et exigence. L'Anglaise et le Duc est beau à tous les niveaux, dialogues, comédiens, mise en scène, sujet, aspect technique, et en cela c'est peut-être le seul Rohmer "parfait". Nous sommes en pleine Révolution Française, et on suit les tribulations sur quelques années de miss Grace Elliott, royaliste forcenée et convaincue, qui cultive une amitié ambiguë avec le duc d'Orléans, plutôt versé dans l'opinion adverse. Rien de bien sexy au départ, puisqu'il va s'agir surtout de filmer des conversations tournant autour du sort devant être fait au roi Louis XVI, des trahisons des uns et des autres, ce genre de choses. Sauf que Rohmer en fait un brillant film d'aventures littéraire, où les mots, les confrontations entre comédiens et entre classes tiennent lieu de combats de cape et d'épée. Non seulement les scènes "d'action" ne manquent pas (grand moment de suspense quand la belle cache sous son matelas un aristo poursuivi par la milice, et où elle tient tête à un jeune gradé qui veut fouiller son lit), mais en plus il parvient à rendre les scènes dialoguées tendues comme des séquences de bataille. On connaît l'habileté du bon Eric quand il s'agit de peser les mots : ils passent ici pour de véritables duels à l'ancienne, et sont tout aussi passionnants que les séquences plus physiquement mouvementées.

08_anglaise_duc

Pourtant la direction d'acteurs est toujours aussi radicale, avec cette façon unique de découper les mots, de jouer légèrement faux pour mieux faire ressortir la vérité des personnages. Ici, avec ce langage de XVIIIème siècle très raffiné, Rohmer est comme un poisson dans l'eau, et a deux bonnes idées de casting pour mettre en valeur la préciosité magnifique des paroles : Lucy Russell, dont l'accent étranger sert superbement la fragilité et l'altérité du personnage, et qui fait ressortir chaque mot comme s'il venait d'une autre langue ; et Jean-Claude Dreyfus, dont le jeu excessif vient s'opposer à la "tenue" très forte du texte par Rohmer : Dreyfus joue moderne, naturel, un texte qui ne l'est pas, et ça donne un effet vraiment excellent. Les scènes de dialogues de ce couple improbable sont ce que le film a de meilleur, c'est autant un plaisir d'écouter le dialogue que de voir ces deux-là se renvoyer la balle. Et puis il y a la mise en scène, là aussi profondément originale, à commencer par le choix d'insérer comme décor de fond des véritables toiles peintes du XVIIIème siècle : on est entre artificialité et réalisme, entre mensonge et vérité, définition même de tout le cinéma rohmérien. Les effets ne cherchent pas à se cacher, Rohmer affiche clairement sa volonté d'insérer des acteurs de chair dans un décor de peinture, et c'est une très grande idée. Le film y gagne autant en beauté qu'en étrangeté, on est à la fois à l'intérieur des tableaux et à l'extérieur. Ça fonctionne superbement dans les nombreux plans d'ensemble (cette femme qui regarde un paysage lointain avec sa longue-vue, ce petit virage qui change de couleurs au cours des saisons, ces pans de villes), mais aussi dans les plans américains, où l'effet continue avec un petit côté "transparence" qui est superbe. La mise en scène est presque mathématique dans cet enchaînement hyper-contrôlé entre gros plans et plans d'ensemble, et Rohmer donne une leçon de ce que peut être un champ/contre-champ quand il sert à rehausser un dialogue ou une expression d'acteur. Plein les yeux, plein les oreilles, on ressort de là vraiment comblé, et en plus on a appris des choses sur l'Histoire de France.

i_563___cm___l_anglaise_et_le_duc___9674
L'odyssée rhomérique est