assommons-les-pauvres,M58953Quelques épisodes de la vie d'un centre de rétention pour immigrés clandestins, vue par une immigrée intégrée, accusée qui plus est d'avoir voulu fracasser une bouteille sur la tête d'un réfugié. Qu'est-ce qui l'a conduite à cet acte, quelles raisons de s'en prendre au démuni plutôt qu'à ceux qui les rejettent, telles sont les questions de ce récit fort bien bâti, à la frontière entre polar (pour l'enquête), document et pamphlet politique. Shumona Sinha aborde les choses sous un angle très personnel et inattendu : plutôt que de se placer facilement et unilatéralement du côté des "opprimés" (entendez les clandestins), elle choisit de renvoyer tout le monde dos à dos, pointant le malaise qui s'installe de chaque côté de la barrière sociale. Les officiels sont tout aussi à plaindre que les pauvres hères qui viennent demander l'asile, accablés sous ces histoires horribles ou fantaisistes dont ils font leur quotidien. En tant qu'interprète, Sinha est exactement au bon endroit : au milieu des deux camps, contrainte d'écouter elle aussi ces récits de misère, et contrainte en même temps de traduire les impossibilités d'un pays en matière d'accueil ; le langage de la pauvreté et de la domination en même temps. Le texte est de ce fait assez malaisé et jamais lisse : Sinha ne cherche pas l'assentiment, et n'hésite jamais à être du mauvais côté du manche comme de celui du bon. Tour à tour empathique, critique, lassée de ce métier et fascinée par ces récits lointains, elle narre ce quotidien blafard avec un vrai sens du récit, et sans concession au politiquement correct. Même si le récit s'enlise parfois dans une poésie un peu palotte (la dame est meilleure dans les faits que dans l'allégorie), on suit ce truc avec plaisir, pris entre gêne et assentiment. C'est le moindre mérite de ce roman politique que de remettre en question nos clichés misérabilistes de base. Un auteur est là, en tout cas, une vraie personnalité insolente et unique. C'est donc bien.