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Ah eh bien voilà tout simplement un des thrillers les plus enthousiasmants de ces derniers temps, pondu par un cinéaste que je ne connaissais pas (mais dont mon camarade n'avait pas aimé Severance, bon). Smith fait semblant de nous fabriquer une de ces histoires à tiroirs à la con, mais en profite en fait pour poser de vraies questions de mise en scène et de narration, transformant un simple "film de survie" en exercice de style formel qui fait ses preuves.

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Pour aller vite et pour ne pas trop déflorer les surprises de la trame (mais n'allez pas plus loin si vous voulez vraiment profiter de la chose), disons qu'il s'agit d'une jeune femme condamnée à revivre sans cesse la même journée traumatique, celle où tous ses potes sont assassinés à bord d'un paquebot désert. Elle doit même, pour parvenir à sortir du cercle infernal, passer du statut de victime à celui de bourreau, dans un vertige identitaire schizophrène et flippant. Ce qui est fort là-dedans en termes cinématographiques, c'est la construction même de la mise en scène : on assiste d'abord en spectateurs innocents à la première "strate" de l'action, celle où notre donzelle et ses amis sont décimés par un tueur mystérieux ; puis le film opère un magistral contre-champ à cette partie, nous montrant, lors de la deuxième "version" de cet événement, le point de vue du tueur, celui-ci étant le même que la victime (difficile à expliquer). On revoit donc, dans une autre subjectivité, les événements qui viennent de se dérouler. Le film va ensuite décliner ainsi plusieurs fois les mêmes faits, en variant sans cesse les points de vue, et en accumulant même l'une sur l'autre les différentes versions du récit. C'est que Smith n'utilise pas les flashs-back ici, mais recommence toujours la même narration dans la suite. Ça donne des choses vraiment prodigieuses, comme cette femme qui meurt toujours dans le même coin du bateau, son corps allant sans cesse rejoindre un véritable charnier constitué de cadavres identiques ; ou comme ce vertige quand l'héroïne se voit à la fois tueuse, victime et spectatrice du meurtre. C'est comme si le film revenait sans cesse sur ses esquisses, peaufinait sans arrêt son brouillon, laissant apparents les essais précédents.

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A bord du cargo-cerveau, magnifique décor étrange que le cinéaste filme comme un no man's land mental, l'héroïne (jeu hébété et fort de Melissa George) est un peu comme Nicholson face à son labyrinthe dans Shining : aux prises avec elle-même, tout la conduisant vers cet événement traumatique (les dernières scènes, moins inspirées) qui a déclenché la mise en boucle de son cerveau. Smith filme ça sec, sans fioritures, en acceptant complètement l'épure de ses décors et l'aspect fantastique "à la Polanski" de son scénario. C'est certes pas dénué de défauts (un peu frileux dans les scènes de meurtre, complètement absurde dans les détails de sa trame), mais c'est très étrange, vraiment virtuose et profond dans ce que ça expérimente en termes de pure mise en scène. Bien content.