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J'attendais beaucoup de ce film de Cavalier qui marquait son retour aux acteurs après la belle série de "journaux filmés". Peut-être un peu trop, puisque, malgré tout le respect que j'ai pour Pater, je suis resté un tantinet sur ma faim au bout du compte. Il y manque quelque chose, un je ne sais quoi qui ferait vraiment décoller le bazar, qui le sortirait de la simple fantaisie plus ou moins conceptuelle pour en faire un vrai obus politique. Difficile de cerner exactement ce qui manque, puisque tout y est, effectivement, pour le rendre passionnant : on suit, dans la même veine très intimiste que dans les films récents du maître, l'ascension au pouvoir d'un homme politique. Cet homme, c'est Vincent Lindon, nommé premier ministre du gouvernement lancé par le président, Alain Cavalier. Fiction que le cinéaste traite avec une très jolie ambiguïté qui confine au trouble total : Lindon et lui-même n'interprètent pas les personnages, ne jouent jamais, mais opèrent un va-et-vient constant entre fiction et réalité, entre rêveries politiciennes et vraies colères, entre jeu sans conséquence et concrète prise de parole citoyenne. C'est ce qui est le plus agréable là-dedans : voir comment les deux acteurs finissent par être complètement pris par la fiction, par ne plus savoir vraiment faire la différence entre le jeu et la réalité. Ça commence par un long monologue de Lindon révolté par une conversation qu'il a eue avec son concierge, petit bout de vérité inséré subitement au sein de la fiction ; ça continuera par des faux discours politiques écrits par l'acteur et qui deviennent de vrais débats pleins de fougue, des scènes où Cavalier fait brutalement glisser l'acteur dans le jeu sans prévenir, des coups de théâtre parfaitement ménagés pour prendre Lindon en porte-à-faux et déclencher le doute en lui... jusqu'à une très troublante scène où Lindon, évincé de son poste de premier ministre, se plaint autant de cela que du fait qu'il ait été remplacé par un autre acteur dans le plan de tournage.

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Cadrage impeccable, talent éclatant pour saisir le petit détail qui fait mouche, parfaite gestion des temps "pleins" et des temps "morts" (le chat filmé sublimement), amusement constant qui éclate dans ce petit jeu de rôle plus pervers qu'il n'y paraît, intelligence discrète de la mise en scène (le subtil jeu sur les champs/contre-champs dans la dernière scène) : comme à son habitude, Cavalier joue les modestes en dissimulant sa grandeur sous des oripeaux d'épure, mais on voit bien comme ce cinéma-là est maîtrisé, pensé, équilibré. Pourtant, cela ne lui fait jamais perdre son immédiateté, son sens du direct et de l'improvisation, et ce mélange de maîtrise et de lâcher-prise fait merveille. On a l'impression d'un filmage a jour le jour, sans plan pré-établi, qui sait comme personne capter les détails qui vont faire sens et beauté. Pourtant, Cavalier filme tellement "comme il respire" que ses cadres sont magnifiques immédiatement : il suffit qu'il se saisisse d'une caméra pour qu'on se rende compte de la justesse de son œil. Très belles scènes par exemple devant des murs nus, où les acteurs sont juste pris dans le secret de leurs conciliabules, en intimité totale (beau travail sur le son également, qui nous rapproche d'un petit groupe d'hommes qui murmurent tout en nous en éloignant) ; très beaux plans sur les mains qui travaillent aussi, ou sur cet acteur filmé pleine face dans toute sa "longueur" (les tics de Lindon, ses affolements de parole, et aussi ses traits de génie, ses saines colères). La parole politique est là, mais on retient plus l'acte cinématographique que les idées, la façon qu'a le cinéaste de filmer la parole, de regarder le visage de son acteur comme il regardât jadis une pomme ou une ombre sur un mur : en laissant le temps au temps, en attendant sereinement que l'émotion jaillisse d'elle-même.

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Sorti de ça (ce qui est déjà énorme, on est d'accord), le film déçoit un peu dans son discours lui-même. Politique surtout : à part l'idée du "salaire maximum" et une ou deux réformes agréables à entendre (dont celle de couper les couilles aux dirigeants qui volent le peuple), ça ne va pas très loin, et Cavalier semble prendre plus de plaisir à filmer "l'exercice du pouvoir" que les idées concrètes. Il est bon quand il montre son ministre aux prises avec une photo compromettante de son adversaire, ou quand il filme l'effet que fait la Légion d'honneur sur le veston de Lindon, ou quand il s'attache au choix de ses cravates ; il l'est moins pour réfléchir à son programme. Ce qui n'est pas grave, entendons-nous bien. Disons juste que le sujet de Pater, ce n'est pas la politique ; c'est les parallèles qu'on peut établir entre le pouvoir du cinéaste et celui du président, ou la nature "politique" du cinéma. Lindon semble un peu largué devant le concept, et Cavalier s'en amuse d'ailleurs beaucoup en le montant souvent à côté de la plaque (cruelle scène où il le filme à son insu à travers une vitre tout en murmurant : "il est parfait, très sympathique"). Mais du coup, le film ne va pas assez loin dans son programme, ne fouille pas très profond, reste une légère expérience sans conséquence. Trop de modestie, cette fois, nuit un peu au concept, et on sort de là amusé, peut-être même un peu troublé, mais pas chamboulé. Un film pas grave ; très joliment fait et intéressant, mais pas grave. (Gols 04/07/11)


Enfoiré de Gols qui a choppé avec sa remarquable chronique tous mes angles d'attaque (quand cela commence comme cela c'est que j'ai souvent la flemme d'écrire mon petit topo - j'avoue). Non franchement, je me retrouve totalement dans cette analyse (juste une chtite précision purement anecdotique : Lindon me semble-t-il parle avec son proprio et non avec son concierge...) aussi bien au niveau des qualités indéniables de cette œuvre d'un Cavalier pleine bourre (le sens inouï des cadres, la frontière poreuse entre fiction et réalité (j'adore quand Lindon évoque son pote Bernard qui ne lui a point téléphoné en tant que Premier Ministre, en tant qu'acteur et enfin en tant qu'ami), les séquences craquantes avec le chaton ("Ah si tout le monde pouvait avoir le même amour pour moi que toi" - de mémoire), les scènes "magistralement" (ou "paternellement") improvisées - énorme Lindon comme bien souvent (fier comme un coq avec sa légion d'honneur ("c'est vrai puisque c'est un film" - puissant...)) qu'au niveau des éventuelles faiblesses (à force de multiplier les ellipses, on a tendance à perdre non seulement le fil de l'histoire (pas forcément grave en soi) mais aussi à se "dépassionner" du concept ("l'exercice du pouvoir" quel qu'il soit sur le plan politique et cinématographique) - alors qu'on marchait à fond lors des premières séquences). Du coup une chtite pointe de regret finit par percer même si cette chevauchée cinématographique qui brille par sa finesse et son originalité mérite le détour - voyez, je suis un peu sec quand même... (Shang 01/12/11)

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