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Voici un mélodrame vibrant de poésie, d'humanité et d'indignation de la part du plus poétique, humain et indigné des cinéastes. Ca fait du bien de voir Chahine revenir à ce qu'il sait faire finalement le mieux : le portrait d'une communauté à travers les faits et gestes de chacun de ses membres, sur fond à la fois de drame social, de comédie de mœurs et de tragédie antique. Le scénario est particulièrement inspiré cette fois-ci : on regarde vivre une famille bourgeoise, du plus vieux (le grand-père utopiste qui rêvait de créer un jardin dans un désert) au plus jeune (un idéaliste avide de quitter l’Égypte pour aller faire des études d'astronomie en Europe), en passant par la génération intermédiaire, composée aussi bien d'arrivistes aigris que d'épouses calculatrices. Toute cette smala est réunie autour d'une attente : le retour espéré, après 12 ans d'absence, d'Ali, fils prodigue parti un jour avec ses idéaux sociaux et jamais revenu depuis. Quand il va revenir effectivement, cassé par les désillusions, la raison et le renoncement, tout le monde va déchanter, et la famille va se retrouver proprement pulvérisée par les déceptions, les rancœurs, les frustrations sexuelles et économiques. Une sorte de Teorema à l'envers, où le Messie attendu est en fait le révélateur d'un échec moral et politique.

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Pour raconter ce portrait qui vire à la tragédie grecque, Chahine mélange les genres en vrai maître : comédie shakespearienne (ce bouffon qui traverse le film, ouvrant et fermant le métrage sur une touche d'ironie amère), pamphlet politique (on voit même des images de l'enterrement de Nasser, et l'allégorie sur la corruption du pouvoir est très claire), chronique amoureuse (à travers le jeune couple craquant désireux de ne pas reproduire les erreurs de ses parents), mélodrame flamboyant, et même comédie musicale : il faut endurer cette musique kitsch, certes, mais les passages musicaux sont quand même très joliment amenés et construits, dans des chorégraphies minimalistes et dans un sens de l'espace parfait (les immenses décors désertiques qui tranchent avec ces gros plans au moment culminant des chansons). Les parties dansées amènent un contrepoint bienvenu à l'atmosphère très dramatique du film, qui se tend de plus en plus au fur et à mesure qu'on découvre le vrai visage d'Ali. Chahine dirige merveilleusement ses acteurs, leur conférant parfois (la femme qui a attendu cet homme pendant 12 ans, et qu'il ne reconnaît pas) une aura mythique. Surtout, le film est puissant dans son fond même, d'une amertume très prégnante : il s'agit de pointer du doigt les concessions qu'on est prêt à faire dans sa vie, le renoncement à ses rêves ; il s'agit aussi de donner l'espoir à la nouvelle génération de recommencer à rêver. Chahine, très désabusé, laisse cependant entre les mains de ses jeunes acteurs le soin de porter l'espoir politique, amoureux, et cette fin est très belle qui mélange la fin totale et violente du monde ancien et la joie du futur.

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Comme pour Gare Centrale, Chahine est excellent pour diriger une troupe d'acteurs, chacun étant important dans l'histoire, chacun ayant son attention, sa scène à défendre, sa beauté et sa complexité. Tout ça vibre littéralement de vie, et c'est finalement Ali, personnage central mais effacé du film, qui a le moins d'épaisseur, le moins de vie : il traverse le film en ombre, figure christique abattue et sans pouvoir, qui va rassembler autour de lui la colère et la rancoeur, à l'instar de son alter-ego biblique censé amener joie et apaisement. Un film viscontien, renoirien et hollywoodien tout à la fois, le tout sous le soleil égyptien, que demander de plus ?

Et puisque c'est Cinétrafic qui a eu la bonne idée de m'envoyer ce coffret Chahine, quelques mentions obligatoires à l’adresse de nos lecteurs enthousiastes:
COFFRET 4 FILMS DE YOUSSEF CHAHINE : GARE CENTRALE (1958), LA TERRE (1969), LE MOINEAU (1973) et LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE (1976)
Coffret 4 DVD et 1 livret disponible le 5 octobre 2011 - Films en version restaurée - Editeur : Pyramide Vidéo
2 heures de bonus exclusifs incluant la préface de chaque film par Thierry Jousse, des documentaires inédits et des entretiens avec des proches de Youssef Chahine, qui évoquent sa personnalité, son œuvre et ses méthodes de travail
Crédit films : © Misr International Films
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