"You know what my sins were ? I will tell you. I wasn't rotten enough. I wasn't mean and low and dirty enough (...) I should have trusted no one. Never have a friend. I should never love the woman. That's the way the world is..."

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Voilà un petit film noir de derrière les fagots totalement sous-côté à mes yeux. Barry Sullivan (affublé du fabuleux nom de Shubunka ! - en moins poilu tout de même) est un type qui vient du caniveau et survit grâce à ses rackets. Avec son chapeau, son air stoïque, sa froideur, le type pourrait aisément, au premier abord, faire penser au personnage principal du Samouraï de Melville... Seulement voilà, ce samouraï-là a eu la malheureuse idée de s'embourgeoiser, de croire qu'il avait un pote à la vie à la mort, de tomber amoureux de la chanteuse blondasse du coin, celle qui fait la tronche quand elle le suit mais qui lui sourit quand il la couvre de vison (mouais, faut se méfier des femmes à fourrures). Et quand tu commences dans ce milieu à flamber bêtement ta thune, à ne pas faire attention aux petits gangs de malfrats qui se montent alentour, à t'amollir en quelque sorte, là, mon vieux tu joues un jeu dangereux... Et notre homme va en faire les frais, fusil.

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Au delà d'une photo particulièrement soignée (ce plan d'ensemble sur le bar (photogramme ci dessus) m'a presque fait penser à un Hooper en noir et blanc, c'est dire), ce film de Gordon Wiles - son dernier - recelle quelques vrais morceaux de choix dans le genre noir : une filature tendue comme un slip en fonte lorsque notre Shubunka, jaloux comme un pou, suit sa belle ; une parenthèse romantico-kitschouille sur la plage où la blonde dans une mini-jupe avant la lettre exhibe ses fabuleuses gambettes alors que notre gangster reste totalement engoncé dans ses vêtements - la musique joue à fond la carte du lyrisme (le plan sur nos deux héros fixant l'horizon avec vlcsnap-2011-10-22-10h19m31s114ces mouettes planant dans le ciel...), mais cette séquence finirait presque par transmettre "un sentiment de malaise" tant tout est too much ; le passage à se tordre avec l'incontournable Elisha Cook Jr qui joue les gros bras et qui se prend un gros taquet dans sa face ; ce nouveau chef de gang qui donne ses rendez-vous dans un restau et qui profère ses menaces en se préparant sa propre sauce vinaigrette (voilà le genre de truc que seul le bon vieux film noir ose se permettre...) et puis, et j'en passe, ce fabuleux final sous une pluie torrentielle où notre héros totalement "vidé" (un être vous manque et tout est dépeuplé... Rarement vu un gangster aussi abattu par une rebuffade amoureuse) va se mettre à errer dans les rues en attendant sagement de se faire abattre - le passage où il passe en revue toutes les personnes qu'il a cotoyées ces derniers temps (ce défilé de visage tourbillonant autour de lui) et sa scène de "confession" dont j'ai mis en intro quelques passages sont également un grand moment : sa seule vraie erreur, ne pas avoir été assez pourri et égoïste because that's the way the world is... (mais putain, si ce gangster là n'est pas un vrai héros moderne, je ne sais pas ce qu'il est...).

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Ce qu'il y a de plus terrible dans cette trajectoire, c'est qu'on sent à quel point ce type né dans le caniveau et fait pour y retourner n'a pas payé finalement le fait d'être un enfoiré de gangster - il avoue que pour survivre ben il n'a po toujours fait des trucs jolis-jolis comme qui dirait... - mais plutôt le fait d'avoir essayé de s'embourgeoiser et surtout de s'humaniser. Dès lors qu'il s'est mis à se fringuer comme un mylord - il a une garde-robe qui rendrait Gérard Lanvin jaloux - et qu'il a eu un faible pour cette blonde - bref, dès lors qu'il a essayé d'être comme Monsieur tout le monde -, il était condamné d'avance (terrible instant lorsqu'il se retrouve seul, dans le noir, dans l'ancien appart de sa blonde qui vient tout juste de changer de camp et qu'il fixe ce cadre avec de nombreuses photos d'elle : l'ombre de la fenêtre vient barrer ce montage comme pour un trait définitif sur ses fantasmes) . Cette vie-là mon ami, ce n'est pas pour les gens de son espèce ; quand on vient de la rue et qu'on veut survivre, on doit passer sa vie à suivre ses codes violents, à être sur ses gardes, à rester un putain de marginal. Il n'y a aucune chance de rédemption pour les gars dans son genre et c'est bien là toute la véritable noirceur du bazar. Avec deux décors en carton-pâte et trois francs six sous, Gordon Wiles réalise une petite perle de série B qui, formellement, tient bougrement la route. Vraie bonne surprise.

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