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Entrée par la grande porte de Chahine dans ce blog, il était temps.  Par la grande porte, car Gare Centrale est une petite merveille, à 1000 lieues du film ethnologique que, bêtement, je m'attendais à voir. Bien que profondément ancré dans sa culture, bien que très attentif aux rythmes et aux tics de la population égyptienne, le film doit beaucoup plus au néo-réalisme italien ou aux films noirs américains qu'à une quelconque production pittoresque locale. Mieux encore : l'ombre inattendue de La Bête humaine de Renoir plane sur cette sombre histoire, non seulement à cause de son décor (une gare) et de son personnage principal (un frustré sexuel qui veut assassiner obsessionnellement l'objet de sa convoitise), mais aussi grâce à un sens de l'atmosphère très envoûtant, et à toute une symphonie de mise en scène impressionnante : ici, comme chez Renoir, le regard est capital : celui qu'on porte sur les gens, qu'il soit bienveillant (le film commence sur un kiosquier qui remarque une pauvre épave humaine au sol), crapuleux (le désir sexuel qui passe dans les yeux, en gros plan, de Kenaoui), ou simple spectateur (la caméra toujours à la bonne hauteur de Chahine) ; ici comme chez Renoir, la machine devient le symbole du "formatage" des désirs humains, l'image d'une fatalité impossible à refréner.

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Une tragédie, donc, qui prend place au sein du décor idéal : la gare du Caire, et ses milliers de personnages qui la traversent, comme autant de possibilités de fiction. Ce "décor-monde" est d'ailleurs envisagé dans toutes ses ambiances : il y a là-dedans de la pure comédie, avec ces vendeuses de soda illégales poursuivies par le petit chefaillon, ou cette scène lumineuse de comédie musicale placée en plein milieu du film (ah ! ce clin d’œil adressé directement à la caméra par la pulpusissime héroïne) ; il y a du documentaire, à travers ces descriptions précises de tous les petits métiers de la gare (et d'ailleurs, comme dans les films américains, cet aspect documentaire n'est jamais là que pour la "carte postale" : il sert l'action, est inséré habilement pour déclencher de la narration, disons : une manœuvre de wagons, aussi précise soit elle, sert à déclencher un mini-drame, un accident où quelqu'un manque de se faire écraser) ; il y a de la romance, avec ce couple gentillet qui veut se marier ; il y a un aspect critique sociale, avec cet arrière-plan politique peut-être moins "en arrière-plan" que ça d'ailleurs, un syndicat qui tente de se constituer au grand dam des dirigeants quasi-maffieux de la gare ; et puis il y a le meilleur aspect du film, cette tragédie sexuelle autour du personnage de Kenaoui (interprété fiévreusement par Chahine lui-même, impeccable). Son impuissance sexuelle est représentée par son corps tout tordu : il est boiteux, minable avec son bonnet tout troué, légèrement idiot, et obsédé par les femmes, surtout les nues. Du coup, la torride Hanouma le fascine, avec ses décolletés impossibles et sa morgue de vamp. Quand il l'aperçoit dans sa robe mouillée (je suis resté bouche bée environ 17 minutes devant la puissance sexuelle qui se dégage de ces plans), c'en est trop : ne pouvant la posséder (elle se sert de lui, mais va épouser un autre homme), il décide de la trucider avec un couteau de boucher (ce qui est la même chose, on le sait depuis Freud). Mais avant d'en arriver au geste fatal, Chahine prend tout son temps pour nous montrer la fièvre, la hantise, l'obsession maladive qui habite son personnage : sublime séquence où le couple fait l'amour dans un hangar gardé par Kenaoui, qui ne peut qu'imaginer ce qu'ils font : il braque ses yeux sur les rails, avec ce train qui passe dessus en les faisant tressauter mécaniquement, avec ce son qui monte, et ces yeux fous qui ne peuvent se détacher de la scène. On a rarement fait plus explicite à l'époque, et la tension de la scène est palpable, alors qu'elle se concentre en fait sur deux gros plans simples : les rails et les yeux de Kenaoui.

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On ne cesse de nous trimballer entre la légèreté, la comédie de moeurs, échevelée et rythmée avec une joie communicative, et le sombre monde intérieur de Kenaoui, qui va mener au drame. C'est cette jolie balance qui fait toute la richesse de ce film tendu comme un poignée de mains au PS et à la fois libéré dans sa manière de regarder le monde : c'est beau et puissant, gai et sans espoir. Bah ben oui : c'est la vie.

Et puisque c'est Cinétrafic qui a eu la bonne idée de m'envoyer ce coffret Chahine, quelques mentions obligatoires à l’adresse de nos lecteurs enthousiastes:
COFFRET 4 FILMS DE YOUSSEF CHAHINE : GARE CENTRALE (1958), LA TERRE (1969), LE MOINEAU (1973) et LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE (1976)
Coffret 4 DVD et 1 livret disponible le 5 octobre 2011 - Films en version restaurée - Editeur : Pyramide Vidéo
2 heures de bonus exclusifs incluant la préface de chaque film par Thierry Jousse, des documentaires inédits et des entretiens avec des proches de Youssef Chahine, qui évoquent sa personnalité, son œuvre et ses méthodes de travail
Crédit films : © Misr International Films
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