Nibelungen_film1

Un grand moment du cinéma muet sur une musique royale de Gottfried Huppertz. C'est un petit peu long que ces "7 canto" et les 2h20 de la version longue mais au bout du compte, on se frotte les mains en attendant la deuxième partie (comme je suis aussi en plein Berlin Alexanderplatz, je patienterai un tantinet - ben oui ça sent les longues soirées d'hiver devant la flambée ma foi). Des décors superbes, des effets spéciaux particulièrement réussis - le dragon tortue est un must dans le genre -, des personnages qui feraient passer ceux du Seigneur des Anneaux pour des figurines (ah, ce sont des figurines ?) et un drame qui, bien qu'annoncé à chaque début de chapitre, tient toujours en haleine jusqu'au bout.

369_1

Finalement l'histoire est relativement simple : notre héros Siegfried veut conquérir la belle Kriemhild ; en chemin et pour le fun il se massacre un dragon qui a vraiment une tronche de barbecue et récupère le trésor des Niebelungen ; il obtient ainsi des super-pouvoirs : il est non seulement invincible avec un petit point faible sous l’omoplate gauche - ouais une feuille est tombée sur lui pendant qu'il prenait une douche sous le sang du dragon mort, trop bête - mais a obtenu aussi un ptit filet de pêche qui lui permet d'être invisible mais aussi de prendre la forme de qui il veut - c'est cool, avec ça il aurait déjà de quoi foutre la trouille à pas mal de jouets Marvel. Il passe un deal avec le roi Gunther : si Siegfried aide le roi à battre la farouche Brunhild et qu'elle épouse ce dernier, le roi lui file sa sœur. Siegfried, invisible, met une branlée à Brunhild puis se déguise en roi pour conquérir son cœur - le roi est non seulement po courageux mais en plus il est cocu ; mais pour l'instant il le vit bien, vu que personne est au courant de la tractation. Bon, double mariage, tout va bien dans le royaume, avant que les deux gonzesses en "hild" se mettent sur la gueule et provoquent la pagaille - la femme de Siegfried a pas pu tenir sa langue devant l'air arrogant de la Brunhild et lui a tout révélé sur le ptit filet de pêche : l'autre a monté la tête de son mari ("Oui, euuuuuuh,..." - les gonzesses quoi) qui a craqué sous la pression ; Gunther, par l'intermédiaire de son fidèle Hagen Tronje - un type avec une barbe de folaille et un œil de hibou fermé - fera tuer Siegfried, alors que c'était quand même son frère de sang - il y avait eu pacte et tout le tintouin mais ça l'a pas fait ; sa gonzesse, elle est trop contente d'être vengée, le roi s'arrache les cheveux et la Kriemhild promet vengeance. Ouah !

Lang_Nibelungen02

Des êtres poilus dans les cavernes, au tout début, aux nains qui gardent le trésor, du dragon super crédible au sublime effet de l'arbre au printemps qui se transforme en tête de mort (ci-contre) à l'assassinat de Siegfried, des décors gigantesques du palais à cette ultime partie de chasse fabuleuse, il y en a quand même de quoi s'en mettre plein les yeux. Bon c'est vrai qu'on est pas toujours sur un rythme à la Die Hard, mais l'ensemble garde encore toute sa puissance et sa grandeur quelque 80 ans plus tard. Un héros beau comme un camion, une histoire d'amour dramatique à en mourir, des jalousies d'alcôves et un meurtre au javelot (ont toujours été forts les Allemands en javelot, c'est marrant - au poids aussi d'ailleurs), de quoi faire oublier la grisaille de l'hémisphère Nord pour un temps.   (Shang - 19/11/07)

Nibelungen_film2


Bah c'est rien moins qu'immensissime et puis c'est tout. C'est bien simple : il n'y a aucun plan anodin là-dedans : tout respire la composition parfaite, la profonde connaissance de l'espace, des possibilités du cinéma dans son plus simple appareil. Si vous y ajoutez l'ambition démesurée de Lang sur les effets visuels et la mégalomanie évidente de la production UFA, vous comprendrez qu'on tient là un des films les plus puissants de cette époque (ce que Hitler semle avoir compris, qui a tenté de faire de ce bon vieux Siegfried l'archétype de l'Aryen luttant contre les démons sémites à grosses barbes et à oeil de hibou). On est d'accord : Lang n'y va pas avec le dos de la cuillère pour exalter un héroïsme allemand à l'ancienne : blondeur du héros musclé, courage d'icelui face aux pires horreurs (le dragon en mousse, la mer de feu, les gonzesses félonnes, les faux-frères...), postures héroïques face à l'adversité et à la campagne teutonne, on est bien dans la pure propagande (de quelle cause, ça, on se demande un peu), dans le cinéma ++ qui met son point d'honneur à doper chaque geste, chaque acte et chaque micro-expression des personnages. D'où, c'est vrai, une certaine lenteur qui vise à décupler la puissance de chaque instant : ça marche diablement, on a l'impression d'être dans un opéra tonitruant alors que le film est muet. Je vous raconte pas ces contre-jours invraisemblables que le Lang se permet, ou ces décors majestueux (ils ont vraiment construit toute cette énorme cathédrale pour deux plans seulement ?) qui dopent le film comme c'est pas permis.

lang-nibelungen

Dans ce faste immense, Lang développe la mise en scène la plus pensée qui soit : des mathématiques appliquées. J'adore particulièrement ces plans d'intérieurs en perspective, où on voit sols, plafonds et murs comme dans une boîte de poupée, et où pénètrent deux personnages face à face de chaque côté de l'écran : on dirait ces tableaux académiques Renaissance qui cherchaient à trouver le point de fuite des bâtiments en architecture. Ces cadres précis, hyper-rigoureux, sont sans arrêt pensés en termes d'équilibre des formes : un homme/une femme face à face, et entre eux le vide que vient souvent atténuer une ouverture de porte ou un figurant immobile. Ces plans d'intérieurs tranchent avec ceux, beaucoup plus "hystériques", d'extérieurs, qui sont tout aussi splendides : ces groupes qui montent les marches du palais, chacun de leur côté, en plan très large, et qui se terminent par un plan serré sur les deux femmes qui se défient du regard ; ces décors à la fois féeriques et dangereux de forêt ; ces sombres antichambres de l'enfer dans le château de Brunhild ; ces motifs sur les costumes qui contrebalancent géométriquement les angles des bâtiments... On est très loin de l'expressionnisme, plutôt dans une sorte d'imaginaire nordiste vraiment convaincant. Comme en plus on rigole bien devant ces monstres au nez crochu acheté à Tout pour la Fête et ces dragons tout gentils (que le gusse Siegfried découpe en tranches sans autre forme de procès), devant ces blondes à nattes taillées comme mon charcutier et ce héros qui exhibe ses muscles à la moindre occasion, on passe devant cette première partie un moment royal, effectivement complètement capté par cette histoire alors même qu'on en connaît à l'avance tous les rebondissements. Je suis pas loin de penser que voilà le meilleur film de Lang, me poussez pas, mais j'attends de revoir la suite pour me prononcer définitivement. (Entre parenthèses : béni soit Arte de prendre le risque de passer ce genre de merveille à une heure de grande écoute : on devait être 6 à regarder, sentiment d'esthète délicieux)  (Gols - 04/10/11)

kriem1