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Notre Nanni nous revient en pleine forme avec ce film subtil et émouvant, et même s'il a égaré en chemin pas mal de sa colère, il parvient toujours à trouver un magique équilibre entre comédie, drame, satire politique et tradition italienne, qui décidément n'appartient qu'à lui. Avec l'âge, il a en plus l’intelligence de napper ses irrévérences sous une couche de douceur qui la rend d'autant plus efficace : le film est aussi intelligent que drôle, aussi insolent que doux, et on ressort de là tout chose (euphémisme pour désigner les tonnes de larmes qui me sont montées aux yeux lors de la sublimissime dernière séquence).

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Le personnage principal (dont le nom est Melville, allusion attachante à Bartleby, qui "préférerait ne pas") est élu pape, au grand soulagement des autres prétendants. Seulement, il ne se sent pas apte, pas prêt, pas à la hauteur. Il échappe donc à la surveillance de ses sbires pour se payer une dernière escapade dans la vraie vie, de petits hôtels en théâtres, tandis que le monde entier attend de le découvrir enfin. C'est donc à un épisode de la vie de Bouddha que Moretti s'attache, reprenant le thème du sage qui doit se frotter au peuple pour le comprendre vraiment. Dans le rôle du Pape, inutile de dire que Piccoli est bouleversant : à la fois enfantin et abîmé par les ans, sérieux et fantaisiste, fou et lucide, il traverse le film en vrai personnage lunaire, sobrement, et nous offre même une nouvelle étape dans notre fameux concours "les plus beaux cris du cinéma" : celui qu'il pousse pour refuser d'aller bénir la foule au balcon du Vatican est immense, un machin qui tient de la bête autant que de l'humain, du refus autant que de la terreur. Moretti a compris toute la puissance qui se dégage du visage de l'acteur, lui octroyant, notamment dans le premier quart-d'heure, des gros plans de toute beauté où Piccoli peut passer du sourire à l'anxiété en un tour de main.

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Premier quart d'heure d'ailleurs brillant, où on découvre le lourd protocole de l’élection du nouveau Pape : Nanni y est caustique sans jamais rien appuyer. On n'est pas dans Roma de Fellini, ici, mais dans un regard qui tente d'être très sobre, et qui est convaincu que le seul enregistrement de ces cérémonies ridicules suffira à faire la drôlerie et la causticité du ton ; il a raison, ça marche, et on rigole bien en voyant ces évêques prier pour qu'ils ne soient pas l’Élu, ou annoner de vagues prières comme des automates. Moretti restera dans ce ton-là, ni tout à fait pamphlétaire, ni tout à fait innocent, et c'est très bien. Toute la partie centrale du film, où on le voit organiser un tournoi de volley au sein de cette communauté de curés coincés de la soutane est très drôle : elle renoue avec la violence de Palombella Rossa, mais est aussi très tendre, très humaniste. On peut regretter que Moretti ne soit pas plus agressif avec le milieu de l’Église Romaine, qu'il n'y aille pas plus frontalement. Mais franchement, on perd en violence ce qu'on gagne en humour et en tendresse, c'est pas plus mal. Si la partie centrale comporte quelques tunnels, à cause d'un ton absurde parfois en porte-à-faux avec le reste du film (le comédien fou qui récite du Tchekhov, par exemple, semble se situer dans un autre film), les très belles scènes de "sport ecclésiastique" convainquent vraiment : elles sont osées, originales et en même temps très justes. Il y a comme ça une foule de détails là-dedans qui sont parfaitement trouvés, comme ce valet engagé pour remuer les rideaux de la chambre du Pape pour faire croire qu'il est là, comme ce psy incapable de gérer le cas dès lors qu'il connaît la fonction de son patient, comme ce penseur interviewé qui craque en direct parce qu'il n'arrive pas à expliquer le sens de la disparition du Pape...

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Comme dans le moins réussi Le Caïman, Moretti lâche tout sur la dernière scène. Elle est ici renversante et donne tout son sens au film. On comprend qu'il s’agit d'une réflexion sur le refus, sur le renoncement, avec ce petit discours très émouvant : il y a des rôles, dans la vie, pour lesquels on n'est pas faits, et puis c'est tout ; reste à savoir les reconnaître, et à avoir le courage de les refuser. Finalement, Habemus Papam pourrait bien être un film sur la rébellion, la vraie, celle qui n'a pas besoin de hurler pour être efficiente, sur le refus d'être autre chose que ce qu'on voudrait être. C'est fait avec la politesse et le respect de ceux qui n'ont plus à vociférer pour se faire entendre : c'est donc incontournable. (Gols - 12/09/11)


Ah cette résignation finale, cette humilité que celle de s'effacer comme un écho à ce vide intersidéral entre les deux rideaux rouges lorsque notre Papam hésite dès le départ à se présenter devant la foule - il lance au passage un cri munchien du plus bel effet, j'avoue... Dans un monde - attention je vais faire du lyrisme protestataire grave - où tout le monde est prêt à tuer sa mère pour marcher sur le dos de son voisin (votez pour moi, si vous ne savez pas pourquoi, moi je le sais) - qu'il est beau de voir cette image d'un type promis à de hautes fonctions - pape, c'est quand même pas tous les jours, surtout quand certains squattent le poste bien au delà de la date limite de consommation - se retirer lui-même du jeu... Il se refuse de devenir ce "guide" comme s'il reconnaissait ne pas être à même de comprendre cette époque cacophonique  (la très belle scène lorsqu'il se retrouve avec les acteurs dans le restaurant), ce monde de bruit et de fureur où personne n'est vraiment capable d'écouter ce que dit son voisin, ou même les pseudo spécialistes, invités des plateaux télé, finissent par perdre le fil de leur pensée... Piccoli, le plus grand acteur du monde vivant, soyons lucide, tente de traverser, à pas feutrés, notre monde contemporain, et s'il n'est pas le dernier à s'émerveiller devant quelques moments de grâce - cette bien belle séquence de "canzone" italienne qui commence dans la chambre du pape et qui se continue, miraculeusement, dans la rue avec la véritable interprète du morceau -, il ne se sent point prêt à dicter aux autres ce qu'ils doivent faire...

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Moretti, en effet, a tendance à ne point trop flirter avec ce ton persifleur qui a fait sa marque, mais que ce soit les journalistes de la téloche ou les psys, ils en prennent malgré tout pour leur grade ; entre ce couillon qui nous fait quinze minutes de non information sur la couleur de la fumée et ces auto-proclamés "meilleurs psys" qui ressassent à longueur de journée les mêmes recettes éculées, on ne peut point dire que Moretti se gêne pour balancer ses petites pointes acerbes. De la causticité, si, mais aussi un grand moment de "tendresse" (humaine) et d'union lors de cette séquence de volley-ball où Moretti, en arbitre fellinien de sa propre mise en scène échevelée, supervise les matchs. Le point marqué par l'Océanie constitue un véritable summum, comme si le cinéaste ne pouvait point donner meilleure leçon de solidarité et d'espoir - aidons-nous les uns les autres plutôt que d'avoir cette allure de ruche (les cardinaux au début du film avec leur soutane toute pareille - ah nan po lui, ça doit être la reine...), une ruche malheureusement totalement improductive - ces mêmes cardinaux qui se retrouvent chaque soir dans leur petite chambrée en solitaire et s'adonnent à leur passion... quand ils ne prennent pas leur petite gougoutte. Piccoli va aller à l'encontre de tous les pronostics et leur fausser compagnie pour s'accorder une réelle retraite salvatrice... Un retour aux sources en quelque sorte pour ne point perdre pied avant tout avec ce qu'il est (m'a bien plu ce ptit parallèle implicite entre les papes et les saltimbanques... Mais le sage Piccoli est un "mauvais acteur" - il a foiré l'entrée au conservatoire -, il ne pourrait endosser ce rôle - c'est plus de la mise en abyme à ce niveau-là). Un excellent Moretti, pour sûr, habeo completum daccordam sur l'occase avec mon compère néo-libraire. (Shang - 27/09/11)

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