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Gypo (tonitruant Victor Mc Laglen qui sent le whishy irlandais d'ici), rêve de se saouler la tête, rêve de partir en Amérique, rêve de pouvoir filer de l'argent à Katie qui en est réduite à faire le trottoir... L'affiche promettant 20 pounds de récompense par les Anglais pour la capture de son pote, un rebelle irlandais, commence peu à peu à l'obséder (sitôt déchirée, l'affiche lui colle aux basques, dès que Katie parle de 20 pounds il ne peut s'empêcher de faire un lien comme si on l'accusait d'ores et déjà pour ses mauvaises pensées...) et une fois cette idée dans la tête, son destin semble célé. Le Mouchard, ce sera bien lui, (indiquant l'endroit où se trouve son pote, ce dernier est canardé par les Anglais), il tentera alors de faire la tournée des Grands Ducs pour ne point se faire ronger par le remords, dilapidant le moindre sou en pure perte (comme si sa générosité pouvait contrebalancer la lâcheté de son acte), essaiera d'échapper par deux fois aux résistants irlandais à ses trousses et finira sa route en tentant de trouver la rédemption auprès de la mère de la victime.

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Alors qu'on en est encore au tout début du parlant, Ford n'en oublie pas pour autant de soigner chacun de ses plans, de les rendre "significatifs", évocateurs : dans une ville rongée par le brouillard, donnant une dimension fantômatique à ce lieu dans lequel la conscience de Gypo se dissout, il y a des jeux de lumière dignes des plus grands moments de l'expressionisme allemand : lorsque Gypo se rend au QG (les bras en l'air, face à la lumière - comme le dira plus tard Katie, "il ne savait pas ce qu'il faisait" : en effet, il était l'ombre de lui-même); lorsque son pote se cache dans un recoin sombre alors que les torches des Anglais tentent de fouiller l'espace, instant angoissant au possible de l'homme traqué ; lorsque Gypo tente de disparaître en s'enfuyant du QG des Irlandais comme s'il pouvait effacer son passé ; ou encore lorsque la chaleur de la cheminée se reflète sur le visage de Katie (celle-ci tente de lui exprimer toute sa compassion et fera d'ailleurs une tentative désespérée auprès du commandant irlandais pour qu'il pardonne la faute de Gypo). Même génie dans la composition des plans avec ces trois justiciers Irlandais à ses trousses  qui s'avancent fatalement vers lui, dans la dynamique du montage (ces scènes de bacchanales alcoolisées d'abord chez les pauvres, puis chez les riches, Gypo "arrosant" chacun des participants sans faire de distinction, ou encore lorsque Ford enchaîne les gros plans sur les visages qui jugent Gypo lors de son procès chez les rebelles irlandais), même dans la musique enfin qui est de la partie pour souligner au moment opportun les envolées émotionnelles ou lyriques (l'assassinat de son pote, la détresse de Katie lorsqu'en entendant les multiples coups de feu elle comprend que Gypo est mort, ou encore la scène finale avec Gypo les bras en croix devant le Christ et la mère en Vierge Marie, véritable figure du pardon). Chroniques de la détresse sociale ou grands westerns, Ford restera toujours Ford.   (Shang - 15/05/07)


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Magistral, oui oui. Un des meilleurs Ford, sans aucun doute, qui fait effectivement le lien entre la sympathique période muette du compère et son immense carrière à venir : les 5 premières minutes sont muettes, et soudain ce cri déchirant porté par la pute au grand coeur, "Gypooo !", cri qui concluera également le film, on est déjà complètement happé par l'atmosphère étouffante de ce mélodrame qui parle de destin, de lâcheté, de condition sociale, et d'Irlande donc. On a rarement vu Ford aussi inventif et audacieux dans la composition de ses plans, le gars étant plutôt connu pour le classicisme modeste de sa mise en scène. Ici, comme le signale mon camarade Shang, tout tend à l'expressionnisme le plus pur, avec ces plans alambiqués d'escaliers, de ruelles torves, de façades d'immeubles qui sont autant d'éléments de décors qui écrasent le petit personnage principal. L'immense photogénie de ce fog est pour beaucoup dans cette atmosphère littéralement fantomatique, tout comme l'unité de temps (tout se déroule en une nuit) qui met en valeur la marche irrépressible du destin qui va tomber sur les épaules de Mac Laglen. On pense au Lang de M le Maudit, dans cette traque haletante, dans ce tableau d'un tribunal populaire on ne peut plus symbolique d'un certain état de la justice (le régime nazi chez l'Allemand, la révolte irlandaise chez Ford), dans ce personnage veule et misérable aussi ; mais Ford est aussi de la culture-Dickens et a compris que l'humour est un excellent contrepoint au mélodrame. Le jeu de Mac Laglen sera donc dirigé vers le grand-guignol, l'excès, la farce ; le gars éructe et tonitrue à qui mieux mieux et réussit une composition hallucinante entre pleureries de veau et fanfaronnades épiques. Il est très marrant, et son aspect minable est une grande trouvaille pour mettre d'autant mieux en avant son aspect christique sur la fin. En en faisant un imbécile sacrifié à l'autel des valeurs patriotiques, Ford lui donne une aura surpuissante (le film s'ouvre d'ailleurs sur une citation de la Bible, qui rappelle que Judas a regretté sa trahison lui aussi). Au final, chaque personnage a ses raisons (la pauvreté qui pousse à la délation, le patriotisme qui pousse à l'assassinat, l'amour qui pousse au sacrifice moral), aucun ne détient de vérité et aucun n'est condamnable : philosophie qui augmente encore l'impression que le monde est fermé dans tous les sens, chacun étant prisonnier de sa fonction, de cette chienne de vie et de la guerre qui annule les rapports humains (le pauvre type à qui échoie la tâche d'exécuter Mac Laglen a une densité humaine qu'on ne peut qualifier que de... fordienne). Bref, le film est passionnant dans le fond, dans la forme, de haut en bas et de bas en haut.   (Gols - 12/09/11)

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