homme_rothUn Philip Roth qui semble mettre volontairement un pied dans la tombe mais qui livre une nouvelle fois un excellent petit ouvrage en forme de bilan d'une vie : une vie rythmée par les opérations chirurgicales et les femmes qui se retrouvèrent toujours au chevet de "cet homme". Si quelques passages font un peu froid dans le dos - l'incipit sur l'enterrement de notre homme, la discussion, sur la fin, entre l'homme et le fossoyeur, les diverses descriptions détaillées de ses opérations et de son corps qui se dégrade -, il y a toujours quelques belles embellies lorsqu'il évoque sa fille mais surtout les quelques moments inoubliables avec les femmes de sa vie - qu'il n'a malheureusement jamais su garder.  S'il finit bien esseulé, il ne cherche point à échapper à ses propres responsabilités : il va même jusqu'à reconnaître une certaine jalousie envers son frère, un frère qui a toujours été là pour lui remonter le moral dans les moments difficiles, mais un frère qui - de façon injuste à ses yeux - n'a jamais eu à faire face à de quelconques troubles de santé... La mort est omniprésente, rode autour de notre homme qui perd dans les derniers mètres plusieurs de ses anciennes connaissances ou relations ; mais si cette maudite vieillesse est  inéluctable, le héros de notre histoire ne cherche point à céder lui-même à la panique, se refusant notamment à trouver un refuge dans la religion qu'il a toujours tenue à distance ou à pleurer sur son sort. Bien que le livre repose narrativement sur de nombreux flashs-back, Roth semble prendre plaisir à dénouer les fils de cette vie avec une magnifique limpidité : plusieurs petites vignettes permettent de faire connaissance avec les multiples personnages du récit que l'on retrouve sporadiquement, l'auteur revenant sur une rencontre de façon plus détaillée ou une rupture destructrice. Juste quelques lignes pour dire que le génial Philip n'a point perdu de ses dons de prosateur dans cette oeuvre qui sent le sapin : "Ce qu'il avait appris n'était rien comparé à l'inévitable siège que l'homme doit soutenir en fin de vie. S'il avait connu la souffrance mortelle de chaque homme, de chaque femme croisés pendant sa vie active, s'il avait connu leur douloureux parcours fait de regret, de deuil, de stoïcisme, de peur, de panique, de terreur, s'il avait découvert toutes les choses auxquelles ils avaient dû dire adieu alors même qu'elles leur étaient si vitales, s'il avait connu le détail de leur destruction en règle, il lui aurait fallu rester au bout du fil toute la journée et une partie de la nuit, à passer encore une centaine d'appels. Ce n'est pas une bataille, la vieillesse, c'est un massacre."  (Shang - 10/07/09)


Philip-Roth-Un-hommeMême si je suis d'accord avec mon camarade pour reconnaître que Roth est un grand d'aujourd'hui, et que ce roman est agréale à lire, je dois avouer aussi une certaine déception. Un Homme m'a laissé comme un goût d'inachevé, et même, un comble chez cet auteur d'ordinaire si puissant, m'a paru être comme une parenthèse pas forcément utile dans son oeuvre. Il y a une belle idée dans le concept même : attraper "au hasard" un homme banal qui vient de mourir, et raconer sa vie, comme on aurait pu raconter la vie d'un autre. On aurait aimé suivre, effectivement, une sorte de "saga ordinaire" autour d'un anonyme, et dans les premières pages (la belle scène de l'enterrement), on croit au projet. Mais assez vite, Roth tombe dans deux écueils qui viennent contredire l'idée de départ : d'abord, son personnage n'a rien de banal, tourmenté par des catastrophes familiales et amoureuses bigger than life, hanté comme tous les personnages de Roth par la vieillesse et le poids de la tradition religieuse, doté d'un solide caractère et d'une clairvoyance sans faille qui en font un être à part. Dès lors, plus question de travailler sur l'ordinaire d'une vie, et l'article indéfini du titre français (tout comme le Everyman du titre original) s'avère mensonger. La biographie d'un homme sans caractère reste encore à faire.  2ème écueil : le livre est trop court, privilégiant des anecdotes précises au lieu de prendre le temps de l'anodin, du minuscule, du quotidien. Du coup, le projet devient flou, on ne sait plus trop ce que Roth a eu envie de raconter, la hantise de la mort, les derniers feux d'un homme amoureux, l'aspect pitoyable de chaque existence, ou la vie de cet homme précis à ces moments précis. On aurait préféré qu'il commence par la naissance de cet homme, et suive tout le déroulement de son existence jusqu'au climax de la mort. Rassemblée ainsi sur quelques 150 pages, le récit semble être une sélection, une sorte de compil des moments forts d'une existence, et une fois encore ça fait échouer le projet initial.

Bien sûr, quand on a dit ça, on n'a absolument pas fait le tour de ce livre, qui n'a effectivement rien peru en termes de syle, de précision de la langue, d'humour, de "musicalité" (et ce, malgré la barrière de la traduction, encore une fois remarquable). Lire Roth est toujours un plaisir d'esthète, ça va de soi, toujours une occasion de plonger dans une écriture à la fois distinguée et vivante, moderne et classique, très précise et faussement désinvolte. Avec mon gars Shang, je conseille donc vivement ce petit livre, tout en restant persuadé que c'est un petit Roth.   (Gols - 29/08/11)