Remplacez Cary Grant par de Funès et Capra par Molinaro, et vous avez la plus inregardable des comédies de boulevard. Seulement voilà : c'est pas de Funès, c'est Cary Grant, et c'est pas Molinaro, c'est Capra ; on a donc droit à la plus pétillante merveille qu'on puisse imaginer. Fin de l'intro.

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Il y a pourtant 10300 défauts là-dedans : trop long, rempli d'idées inutiles (cette critique du mariage fait vraiment long feu), déséquilibré, très excessif dans le jeu des acteurs, et pour tout dire complètement privé de fond, Arsenic and old Lace est entièrement voué au défoulement du spectateur, au divertissement à 2000%. Finies les diatribes politiques, les utopies bouddhistes ou les critiques sociales chères à Capra par ailleurs : ici, on rigole, point final, quitte à aller chercher le rire dans la grimace pure et le splastick le plus direct. Certes, il y a un fond d'humour noir assez finaud dans cette histoire de petites mamies modèles qui assassinent tranquillement des vieux messieurs ; il y a même, oui, un troublant portrait de famille, dans cette smala faite de fous furieux, de meurtriers patibulaires et de frères qui se déchirent. Mais le discours reste au ras des pâquerettes : en lieu et place de fond, on a droit à une rythmique millimétrée, à des acteurs à la tronche impossible, et à une foule de petits gags impayables qui compensent allègrement le manque d'ambition de l'écriture de cette pièce de boulevard.

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On a déjà dit tout le bien qu'on pensait de Cary Grant dans ce blog. Redisons-le une fois encore, tant ici, il est incroyable dans son déchaînement, dans son sens du rythme impeccable, dans la somme de trouvailles qu'il met dans son jeu. Certes, c'est un peu too much si on n'est pas d'humeur ; mais arriver à tenir ainsi pendant deux heures sur une seule émotion (l'effarement) en se servant de chaque muscle du visage et du corps, ça confine au génie : il est échevelé, rugissant, hystérique, d'une justesse incroyable, rendant chaque situation un peu plus drôle qu'elle ne devrait l'être. Il fallait en face du pro de chez pro pour arriver à tenir son rythme ; il y en a, en l'occurence son quasi-opposé dans le tempo : Peter Lorre, le Salaud Adipeux et Veule, qui lui aussi envoie du lourd dans l'excès de son jeu : voix lente et suraigüe, yeux globuleux terrorisés, sourires de parfait nazi, il amène une part de soufre indéniable à l'ensemble (notamment dans ses rapports homosexuels avec la sale tronche du film, Raymond Massey, lui aussi très bien en méchant clône de Boris Karloff). Et puis il y a ces deux mamies très drôles, surtout celle qui sautille toujours, il y a ce bon vieux Edward Horton dans un petit rôle délicieux, il y a la craquante Pricilla Lane et ses yeux mouillés, il y a John Alexander qui campe un fou qui se prend pour Roosevelt, véritable star du film (ses "CHAAAAAARGE !" suivis de la pendule qui sonne me plient en deux à chaque fois).

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Un festival donc, au service de dialogues et surtout de petites situations écrites au taquet, le tout au sein de décors de studios absolument craquants d'artificialité : on est au théâtre, Capra nous le rappelle bien, comme pour ajouter encore un peu de dérision à cette histoire idiote et délicieuse. Pour plus d'intelligence, adressez-vous ailleurs ; pour vous marrer sans complexe, préférez ce film à de Funès, m'est avis.