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J'ai toujours eu beaucoup de tendresse pour ce film, et j'en ai encore à la revoyure 10 ans après : Signs est le meilleur film de Shyamalan, celui qui tente de passer outre le scénario pour mieux paufiner ces ambiances "désincarnées" qui faisaient la qualité des précédents films du gars (les passables Sixième sens et Incassable). Oui, parce que là encore, une nouvelle fois, le scénario est débile : une histoire de martiens qui envahissent le monde, contemplé par un prêtre en perte de foi et sa petite famille rurale, passe encore ; mais quand Shyamalan en profite pour nous délivrer son coming-out mystique, comme quoi, tu vois, tout est lié, grave, tout fait signe, et si ton môme il est asthmatique ou si ta fille elle aime pas l'eau, c'est parce que Dieu a un dessein impénétrable que tu découvriras bien au jour J... là, je le suis moins, tant tout ça sent la tambouille judéo-américano-chrétienne pour débutants. Le gars s'embourbe encore dans sa volonté désespérée de nous servir un twist final, on rigole doucement devant ces élans solennels d'explication du monde. 

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Je préfère voir dans Signs un brillant exemple de mise en scène et d'ambiances, en me foutant du scénario. De ce côté-là, c'est vraiment convaincant. Dès les premières images, lentes, comme "étouffées" aussi bien au niveau du son (voir obligatoirement le film en VO pour se rendre compte du travail minutieux sur le débit des voix et la mise en avant des sons extérieurs) que de la photo, on se rend compte du regard émminnement original de Shyamalan sur le monde : comme jadis Bruce Willis, Gibson contemple ce qui l'entoure complètement hébété, l'univers semlant un réseau codé incompréhensible. Il y a une sorte d'épure abstraite magnifiquement rendue par la mise en scène dans ces plans où Gibson, hagard, bras ballants, se tient immobile devant son champ de maïs au mystère insondable : la terreur mystique passe beaucoup plus dans ces plans-là, simplissimes, que dans le gloubi-boulga de la trame. Là, on voit clairement un posture face au mystère de la vie, qu'elle soit envahie par des aliens ou non. Gibson a perdu sa femme 6 mois auparavant (dans un flash-back pour le coup ridicule), et en a gardé cet affaissement du corps, cette posture passive face à la vie, cet étonnement constant ; attitudes qu'il semble même avoir transmise à ses enfants et à son frère, tellement opaques qu'ils en deviennent effrayants : la lenteur poussée à l'extrême du jeu de Joachim Phoenix, la fixité du visage des enfants, tout ça semble entrer dans l'atmosphère générale émanant de la nature, si calme qu'elle en est terrifiante. Les bruits extérieurs (cris de corbeaux, vent dans les blés), les cadres très originaux trouvés par Shyamalan (comme le chien fou demeurant hors-champ mais avec une caméra à sa hauteur, très près des enfants), la longueur des plans, tout est minutieusement calculé pour induire une sorte de léthargie de tout (le film s'ouvre sur Gibson qui se réveille, et les personnages ne cessent de rappeler quils ont "déjà vu ça en rêve"), d'effacement de la réalité.

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Chose notable : Mel Gibson, oui, le gars de Jésus et de L'Arme fatale, Mel Gibson est BON... Ca m'arrache la gueule, mais je serais presque prêt à dire qu'il est même franchement excellent, dirigé à la baguette par un réalisateur qui lui fait renoncer à (presque) tous ses tics de cabotin pour jeunes filles pré-pubères : sobre, intérieur, il joue avec une force remarquable le tourment, la fatalité, la peur et le renoncement. Ce qui prouve que Shyamalan, s'il est un mauvais auteur, est un grand directeur d'acteurs (Willis était également la seule qualité des premiers films du gusse). Comme en plus il y a dans ce film une grande intelligence de mise en scène, une façon de prendre son temps et de réfléchir posément aux angles de caméra pour décupler l'émotion, et comme en plus Shyamalan devient avec Signs un cinéaste quasi-conceptuel qui balance l'efficacité aux orties (montage plein de faux raccords, trames naissantes et qui meurent aussitôt, utilisation très mesurée des gros effets), on ne peut qu'applaudir devant ce faux film d'action séduisant et unique.

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