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Clint fait un dernier tour dans le western avant d'entamer l'ultime tournant de sa carrière. Et ça a la classe totale, le classicisme du gars faisant merveille dans cet opus désabusé, sombre, mélancolique et violent. Le sujet n'est pas tout neuf, puisqu'il s'agit d'une énième variation autour de la violence et de l'impossibilité d'échapper à son passé : Clint joue un ancien bandit rangé des balais, qui va s'engager dans un ultime contrat de tueur. Beaucoup d'autres ont exploré la chose avant lui, mais Unforgiven a ce charme particulier dû au fait que Clint débarque là-dedans avec tout son passé de tueur ambigu qu'il a traîné dans sa carrière : on peut voir la chose comme l'ultime règlement de comptes du cinéaste vis-à-vis de ses rôles passés (il y reviendra pourtant avec Gran Torino), et une dernière mise au point sur ces personnages schématiques qu'il a pu interpréter : il aura beau tenter d'autres choses, ce passé lui restera attaché, son image est irrémédiablement associée à la violence sans nuance. Magnifique de voir comment le film retient sa violence jusque dans les dernières minutes, au cour desquelles elle éclate de façon sale, brutale, frontale, comme si Eastwood insultait ouvertement ceux qui faisaient la fine bouche devant ses cow-boys binaires et autres inspecteur Harry. Pendant 2 heures, on a l'impression d'un film empli de contrition, presque d'une excuse... et ces dix minutes finales, complètement inattendues par leur côté insolent, viennent brillamment mettre un point (dans ta gueule) final à la veine couillue du cinéma eastwoodien.

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La veine "sentimentale" du film est tout aussi intéressante, puisqu'on y voit encore une fois Clint s'attaquer de front à son essoufflement, au vieillissement de son corps, masochisme qu'il pousse souvent jusqu'à se rendre lui-même ridicule (ses vautrages au milieu des cochons, son incapacité à tirer sur une boîte de conserve). Une sorte d'humour à froid, très mélancolique, qui culmine avec la séquence prodigieuse de mise à mort d'un de ses ennemis : il tire à maintes reprises sur le gars, le ratant systématiquement, dans une sorte de cruauté terrifiée qu'il joue à merveille. Là aussi, une scène dure, mais surtout parce qu'elle mélange une dérision morbide à une situation très tendue. Le film marche très clairement sur la route de la nostalgie, du "c'était mieux avant", dans ces portraits subtils et beaux d'acteurs vieillissants (Gene Hackman, Morgan Freeman, Richard Harris, Clint lui-même) opposés à une jeune génération minable. Le jeune cow-boy qui entraîne Eastwood vers sa dernière mission est myope (symbole ? pensez-vous !), complètement sous l'emprise de la réputation de ce dernier (aurait-il vu les films de Leone ?) et crâneur en diable ; beau personnage, là aussi, sorte de double eastwoodien avec 35 ans de moins, un peu comme si le héros de Rawhide croisait le Clint d'aujourd'hui. Cette atmosphère de passé perdue est renforcée par d'autres petits situations insérées au sein de la grande, comme cette belle idée fordienne du couple bandit légendaire/écrivain public, porteurs d'une imagerie du Far-West éculé et finie, et qui seront renvoyés bien vite à la poussière des routes. "Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende", disait Ford ; Eastwood piétine la légende, remet à l'heure les pendules du mythe westernien, et met en lumière la brutalité conne de la conquête de l'ouest (les scènes où Hackman re-raconte les grands moments de la vie du bandit English Bob, sans le glamour).

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Tout ça est habillé superbement par la lumière de Jack Green (sublimes images de nuit et de pluie, iconographie académique impeccable des plans lointains, mise en valeur de la nature), la science du cadre de Clint et la musique de Lennie Niehaus, débarrassée cette fois des accents jazz un peu ringards des polars pour devenir une épure très émouvante. Il y aurait encore plein de choses à dire sur ce sommet de l’œuvre du compère, riche et profond, mais l'impression qui en reste est celle-ci : un combat de vieux briscards un peu pathétiques dans le crépuscule d'un genre. Grand classique, bien sûr.

All Clint is good, here