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Ouf, Kim Ki-Duk est passé à deux doigts du film mondialiste tendance Nature & Découverte, et donc du blâme. Mais, je ne sais pas, un ton personnel, une façon de nous surprendre dans les situations, une sorte d'abstraction étrange bienvenue, et quelques pointes de modernité tout de même sauvent ce film de l'écueil. Je dirais même que, si vous allez vous coucher avant l'horrible dernier tiers (l'hiver convient moins au gars que les autres saisons), vous pouvez même passer un moment fort agréable avec cette histoire de sagesse et d'apprentissage bouddhiste. On suit l'éducation d'un bonze, depuis sa petite enfance (le printemps) jusqu'à sa vieillesse (le printemps II, le retour). C'est surtout ses rapports avec son maître qui intéressent Kim, et l'enseignement traditionnel qu'il lui fait suivre : pour le vieux bonze, on apprend grâce à ses échecs, grâce à l'empathie, et grâce à la punition, oui madame. Vous nous mettez ce gars aux manettes des collèges d'aujourd'hui, je vous promets que ça tourne mieux. Quand le gosse ricane en torturant des animaux, la punition tombe sèche : même torture, histoire de voir ce qu'ont ressenti les bêtes ; quand l'adolescent tombe amoureux, boum, séparation sèche, histoire d'apprendre que le désir de possession, c'est mal ; quand il revient adulte après avoir tué sa femme, zou, tu me copieras 100 fois des idéogrammes au couteau sur la terrasse (c'est un concept). On est en pleine zen-attitude, et on repense au Siddartha de Hesse : pour apprendre, il faut souffrir et se tromper. Bien beau discours, et qui passe dans le film non par des mots mais par une sereine contemplation du monde et des êtres.

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Il y a peu de dialogues, donc, et à la place une glorification de la nature et des rapports humains. Le décor aide bien à la chose : un temple posé en plein milieu d'un lac, hors de tout, qu'on n'atteint qu'avec une pauvre barque. Kim offre une vision panthéiste de la vie, mais n'occulte pas la souffrance et la laideur du monde : on voit des animaux souffrir, une femme sûrement défigurée se cache sous un foulard, même le sexe est relativement cru et sans poésie. Pourtant, chaque cadre est (trop) léchée, parfaitement pensé pour exprimer la grandeur de la nature. Chaque chapitre commence par une porte qui s'ouvre sur une nouvelle saison, et tout respire le calme, la quiétude, l'immanence, l'éternité. Ca rend d'autant plus troublantes les quelques apparitions du monde moderne dans cet univers hors du temps : un couple de flics un peu lourdauds qui se plaignent que leur portable ne passe pas, ou le retour de l'enfant prodigue sous la forme d'un mec d'aujourd'hui, mal rasé et grunge, tranchent avec l'ambiance générale. C'est bien vu, et ça permet à Kim d'éviter la solennité et le poncif du bouddhiste qui a atteint la sagesse gnagna.

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Pourtant, la menace est forte, et Kim tombe bien souvent dans ces travers : musique planante à base de choeurs écoeurants comme on n'ose plus en faire depuis l'invention de la flûte de Pan, filtres de couleurs utilisés à l'envi, déification du silence genre "tout le reste est faiblesse", tout ça est parfois un peu ridicule, et culmine avec quelques séquences impossibles : le maître qui s'immole par le feu (tant pis, je balance, tout le monde l'a vu, non ?), ou la séquence de bondage qu'il fait subir à son disciple, ou la grimpette dans la montagne attaché à une pierre (souvenir de La Ballade de Narayama d'Imamura, autrement plus puissant), sont des scènes affreusement signifiantes et mal fagottées. Tant pis : c'est quand même suffisamment intelligent et sincère pour remporter la mise ; on préfère le Kim Ki-Duk moins consensuel, mais ce film qui vient flirter avec la concession populiste n'en est pas moins solidement réalisé et agréable aux yeux. A partir de là...