Ca commence comme une romance borzagienne avec coup de foudre, baisers qui tentent de battre des records d'apnée et escapade champêtre qui respire un bonheur aussi léger qu'un pétale de marguerite dans le vent, et ploum, tout d'un coup cela switche sur le film d'espionnage. Bon, on ne peut pas dire que la seconde partie soit vraiment digne d'un suspense à la Hitchcock, loin de là, mais le jeu de la Greta qui tente de se faire hypocritement coulante et pleine de charme pour mieux tromper ses vis-à-vis demeure un vrai plaisir.

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Conrad Nagel, the séducteur à la moustache qui a tellement le sens de l'honneur que tu pourrais lui confier ta filleule si elle est majeure, entre par hasard dans la loge d'une Greta toute seule et alanguie devant un spectacle d'opéra. Elle n'a pas besoin de faire grand-chose pour que le charme opère. Déjà sa robe, je la trouve terriblement échancrée pour l'époque et Dieu sait que je ne suis point un Quaker ; secundo, elle a la manie de faire tomber son mouchoir parfumé, et ça les hommes cela les rend dingues ; tertio, elle a pas l'air bien farouche. L'homme la raccompagne chez elle - elle a po de thune la bougresse -, elle lui offre un petit cognac, bien sûr, mais c'est sa robe en satin qui finit par monter à la tête de notre Conrad qui se jette sur elle comme un mort de faim. Greta résiste pour la route mais comme elle n'a pas froid aux yeux, elle a tôt fait de lui pardonner, et notre Conrad de ne pas se faire prier pour l'embrasser goulûment. Ils se retrouvent le lendemain - rivière, fontaine, l'air pur, l'opposition de Shanghai en gros - mais chacun doit reprendre ses occupations : Conrad doit notamment livrer un plan super secret à Berlin ; quelle n'est point sa surprise lorsque son oncle, chef des services secrets - le mien était primeur, rien à voir, clair - lui dit que la fameuse Greta est une espionne à la solde des Russes ! Quelle n'est point sa surprise bis lorsque la Greta entre dans son compartiment quand le train démarre : sa moustache qui frisait pendant l'aprème même est maintenant basse comme la queue d'un chien vexé et notre Conrad d'envoyer paître Greta qui lui dit pourtant, en le regardant droit dans les yeux, qu'elle l'aime. Il est tout vénère, la jette et... s'endort, le con. Forcément les docs ont disparu au petit matin, c'est po très professionnel tout ça.

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Conrad se fait arrêter pour haute trahison et cette scène centrale du film est assez impressionnante : une allée de militaires le dos tourné qui frappent sur leur tambour et notre Conrad dont on arrache tous les galons et les boutons un à un : il y a même des ralentis assez biens vus sur les baguettes de tambour ce qui n'est pas si courant dans les fictions muettes. Il est jeté en prison, salope de russkov, on peut lire dans ses pensées. Mais son oncle sait que notre gars est droit dans ses escarpins et va lui filer une seconde chance : retrouver Greta et savoir qui, au sein, de leur propre service, est leur traître (parce qu'il y a toujours un espion double). Conrad se repeigne la moustache et, déguisé en Richard Clayderman, traque cette gorette à Varsovie lors de soirées entre personnages haut placés. On va pas la lui faire deux fois, marche.

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Belle variété des situations et des ambiances et encore une fois un scénar bâti entièrement sur les épaules de la Greta qui joue à l'anguille chafouine avec un vrai brio. Niblo, pour faire monter la tension, nous sert un final au montage quasi eisensteinien avec 324 plans par minutes sur des danses russes alors que la Greta tente de se sortir d'un très mauvais pas dans lequel elle s'est fourrée. On sent que son costumier s'en donne à coeur joie pour lui dessiner des robes littéralement peintes sur elle et même si parfois son jeu est un peu limite - elle est po forte quand elle a peur, on a l'impression qu'elle vient de croiser la réincarnation d'un mammouth - elle fait preuve généralement de suffisamment de naturel pour faire passer le côté un peu surfait de certaines situations (le petit mot qu'elle fait passer à Conrad, sa réaction lorsqu'elle sent qu'on l'a captée...). Une Belle Ténébreuse de Russie qui n'a pas trop mal vieilli et qui se regarde sympathiquement - plusieurs images ont quand même méchamment morflé, mais c'est déjà bien qu'il en reste au moins une copie...   (Shang - 17/06/09)

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Bah ouais ouais ouais, c'est bien quelconque quand même, tout ça, et s'il a pu arriver que Fred Niblo me convainque parfois (The Mark of Zorro, ça c'était rigolo), ça n'est vraiment pas le cas ici. Mon compère a relevé la seule scène un peu personnelle (celle avec les tambours), et franchement pas d'autres choses à dire sur ce film d'espionnage palôt, légèrement soporifique, et même pas brillant niveau glamour. Mon comparse est bon public sur la Garbo, et diable comme je le comprends, mais ouvrons les yeux : la belle n'est pas géniale là-dedans, condamnée à deux-trois expressions, regardée par un metteur en scène visiblement peu au fait de ses charmes, et devant porter un personnage monolithique sans intérêt. J'ai préféré pour ma part le gars Conrad, ne serait-ce que pour le geste impeccable qu'il a quand il ramasse le mouchoir parfumé de Greta : impossible à décrire, mais disons que c'est là qu'on voit toute la grandeur du muet, une espèce de mouvement quasi-invisible de va-et-vient de la main, avec double salto arrière des yeux qui se pâment, tout y est, manque plus que Cupidon avec son cul rose et sa flèche. Voià, on a fait le tour : pour le reste, le film est aux abonnés absents, fonctionel, commercial, facile et sans charme. Next.   (Gols - 07/06/11)

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