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Ray Milland est Monsieur Alcoolique, un type tellement dévoué à la bouteille qu'il nous donnerait l'impression de n'être, en comparaison, qu'un gentil enfant de chœur finissant un fond de verre laissé par le Curé de la paroisse. Les affres du buveur sont sans fin, à l'image de ces petits ronds laissés sur le comptoir par un verre de whisky, petits cercles que le gars Ray refuse justement de voir effacer par le serveur tant cela lui permet d'avoir sous les yeux l'illustration parfaite du cercle vicieux dans lequel il est entraîné... Magnifiquement écrit, ce film nous fait plonger corps et âme dans l'enfer de cette dépendance aux spiritueux, Ray Milland, portant ses bouteilles comme sa croix, semblant avoir perdu tout espoir en une éventuelle rédemption... Il a pourtant la chance d'être entouré d'un frère un tantinet rigide, qui ne cesse d'essayer de le garder, financièrement, "à flot" - écrivain de son état, le Ray n'a pas terminé une œuvre en plus de dix ans - et surtout d'une charmante jeune femme, Jane Wyman, qui tente désespérément de lui sortir la tête de... l'eau-de-vie... Mais le Ray est faible et il connaît tous les trucs pour se délecter de son vice jouissif.

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Attacher une bouteille à un fil pour la faire pendre à sa fenêtre et pouvoir boire incognito, cacher une bouteille dans un endroit improbable - un lustre ! - pour se garder au cas où des munitions (le seul problème : ne plus se souvenir après une nuit à picoler de l'endroit...), piquer la thune de la femme de ménage, le mini sac d'une cliente dans un bar ou extorquer cinq dollars à une fille de bar en lui offrant un baiser pour pouvoir payer sa note, braquer une bouteille dans un magasin de spiritueux en prenant l'air méchant, mettre au clou tout ce qui lui tombe sous la main pour se payer une chtite bouteille... Ray connaît tous les trucs de l'alcoolique primaire pour n'être jamais à court d'alcool. Son parcours prend forcément parfois des tournures terriblement pathétiques (sa tournée infernale des prêteurs sur gage le jour de Yom Kippour... où tous les magasins sont fermés, sa chute dans l'escalier qui l'emmène tout droit dans un hôpital pour alcooliques aux allures de centre psychiatrique - certains patients étant d'ailleurs plutôt gratinés - ok, demain, j'arrête) mais notre Ray semble prêt à boire sa dose de rye bas de gamme jusqu'à la lie. Son obsession est proprement terrifiante et Wilder ne s'y trompe point en nous servant cette musique inquiétante, signée Miklos Rozsa, qui ne dépareillerait point dans un film d'horreur... Faut dire que sa vision d'une souris sortant d'un trou, dans un mur de son appart, et saignée sur place par une chauve-souris fait proprement froid dans le dos : l'infirmier de l'hôpital l'avait prévenu, l'alcoolo de base ne voit jamais d'éléphant rose mais a plutôt tendance, lors de crises, à s'imaginer voir de petites bestioles - c'est donc ça, cette petite araignée au coin de mon ordi...

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Poutant le Ray a toutes les cartes en main pour réussir : beau gosse, un don pour écrire et un charme capable de happer les plus jolies femmes. A l'aide de flashs-back, on revit sa très belle rencontre avec la douce Jane : lors d'un spectacle de La Traviata, il ne tarde point à remarquer que tout le monde picole sur scène (séquence presque surréaliste où il imagine à la place de chaque personnage son manteau...); ni une ni deux, il court au vestiaire récupérer son manteau dans lequel traîne une bouteille... Pas de bol, il y a eu une erreur de ticket et il doit prendre son mal en patience (attendre la fin du spectacle) pour récupérer son dû... C'est ainsi qu'il fera la connaissance de Jane et malgré de premiers échanges un peu rugueux, l'alchimie entre les deux est évidente... Il cessera alors de boire jusqu'au jour... où il devra faire connaissance de la belle-famille - première cause d'alcoolisme au monde, nan ?... Il replonge alors dans son vice, et malgré la patience extrême et les petites attentions de la Jane, rien ne semble pouvoir à nouveau le sauver... Billy Wilder réussit la gageure de ne point servir sur le thème un film glauque, grâce notamment à de petits détails, de petites manies nous rendant en permanence ces personnages principaux touchants, humains : le Ray qui met toujours sa clope à l'envers, la Jane qui lui demande à chaque fois de se pencher pour l'embrasser comme pour absoudre au quotidien ses "pêchés", le frère tentant constamment d'arrondir les angles pour laisser une échappatoire à ce Ray diablement malade (terrible scène lorsqu'il tente d'extraire les dernières gouttes de deux bouteilles vides en même temps - toute ressemblance avec des fins de soirées perso étant...) ... Ray Milland joue, qui plus est, l'alcoolo de façon relativement sobre - mouais -, se contentant le plus souvent d'un regard hagard comme celui d'un type se noyant et cherchant la trace d'une bouteille au fond de l'océan. Finira-t-il par s'auto-saborder, milles sabords, ou par retrouver la foi en lui-même, that is the question... Un excellent cocktail cinématographique sur un alcoolique non anonyme superbement distillé par Wilder.   (Shang - 10/01/11)      

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Ma foi, mon camarade a relevé absolument tous les détails et passages parfaits de ce film, je ne peux qu'acquiescer devant l'exhaustivité de son regard, et enfoncer le clou en hurlant à la perfection : écriture, mise en scène, jeu d'acteurs, musique, construction, photo, tout est amené à un niveau incroyable. Délaissant un peu son cynisme habituel et ses jeux de mots cruels, Wilder nous offre là un témoignage vibrant de sincérité et de justesse sur l'alcoolisme ; il est aidé par l'extraordinaire jeu de Ray Milland, entre la construction à la Actor's Studio et la démesure à la Nicholson (dont il a le même sourire diabolique quand il aperçoit une bouteille de whisky) : il est toujours juste, que ce soit dans la lente dérive du début ou dans l'acceptation de sa propre déchéance (cet air de défi quand il porte son verre à ses lèvres avant d'embrasser Wyman), dans la folie finale ou dans ses brusques accès d'optimisme. Wilder lui trousse un scénario aux petits oignons, très fin, très précis ; plus grande des qualités surtout, il n'est jamais moralisateur, regardant son personnage avec passion, sans jugement et sans angélisme non plus, exactement à sa hauteur, en essayant de nous faire partager les sentiments de son alcoolo. La facilité aurait été de nous placer du côté de Jane Wyman, voire du frère un peu trop collet-monté qui regarde la maladie de Milland avec sévérité ; en nous faisant ressentir les mêmes émotions que Milland, il choisit la voie la plus ardue, et la plus spectaculaire : on en vient à manigancer comme lui des plans pour pouvoir bibiner tranquillement, on prie pour que ses cachettes ne soient point découvertes, et on partage sa terreur lors de cette scène extravagante de delirium tremens (belle ambiance presque fantastique tout au long du film d'ailleurs, la musique usant même de motifs de films d'épouvante). Bref, ce film très ambitieux sous des dehors de chronique ordinaire est une pure merveille, je ne vais pas répéter ce qu'a dit le Shang. Ce soir, je me passerai d'apéro.   (Gols - 27/05/11)

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