Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron - 2010
Voici un bel exemple de cinéma engagé et concerné, ça marque toujours des points. Bron est un homme en colère : il regarde avec révolte les pauvres de Cleveland se faire virer de leurs maisons faute de pouvoir payer des crédits et des sur-crédits qui les ont ruinés. A l’origine de ces sub-primes : les banques, Wall Street, le système capitaliste global et sans pitié. Constatant que la plainte des habitants de Cleveland contre les banques n’a jamais abouti à un procès, il décide de le mettre en place lui-même: son film est donc un procès en bonne et dûe forme, avec tous les protagonistes qui auraient dû être présents au vrai : pauvres gens spoliés, banquiers, traders plus ou moins conscients de leurs fautes, avocats des deux camps, juges et jurés. Dès lors, la dramaturgie de la chose fait merveille : il s’agit de décider, une fois pour toutes, si ce sont les banques qui sont responsables de la déroute et de la crise. Une montée de suspense qui ira jusqu’aux derniers plans, où le verdict est rendu.
Bron réalise là un doc éminemment pédagogique et très intéressant. Si les notions de « titrisation », de « sub-primes » ou d’hypothèques vous sont opaques, ces 90 minutes vous les expliqueront façon « la Finance mondiale pour les nuls » avec beaucoup de clarté. C’est le premier avantage. Le deuxième est que tout ça n’est jamais chiant : les « personnages » qui défilent à la barre sont tous intéressants, et on se retrouve à balancer sans cesse d’un bord à l’autre (salauds de banquiers… ouais, mais ces gusses avaient qu’à réfléchir avant de s’endetter… ouais, mais le Rêve américain les oblige à emprunter plus que de raison… ouais, mais c’est humain de vouloir faire du fric… etc.) : la théorie est au service d’une vraie dramatisation, et qui tient très bien la route. Bron appuie peut-être un poil trop sur les coups de théâtre, ou sur les coups d’œil entre témoins et avocats quand les premiers ont été menés en bateau par le procureur. Il a du mal à ne pas donner clairement son avis, se rangeant de toute évidence du côté des plaignants, filmant la partie adverse avec pas mal d’ironie (la vieille à la fin qui balance ses avis tranchés et pas très réfléchis aux autres jurés). Le monologue de cette pauvre femme qui se rend compte de l’ampleur du cynisme des banquiers est empli d’une saine colère, qu’il filme sans distance, en totale empathie, tout comme pour ce gars qui assiste à la vente aux enchères de sa maison. Pas super objectif, certes, mais noble et décent. On ne peut toutefois pas lui reprocher de tenter l’impartialité, même si il y échoue parfois. Tout ça se fait dans la politesse, mais est chargé d’une vraie tension, palpable dans ces échanges de regards et par ces beaux plans rapprochés qui captent un désarroi ou un petit triomphe. La mise en scène de la chose est sobre et efficace, on laisse la parole (et les silences) prendre sa place, et le jeu de ping-pong est joliment rendu. On ressort de là moins bête que quand on y est entré, avec certes une envie certaine de couper les couilles aux Lehman Brothers, mais aussi avec une vraie vision d’ensemble du gros souci contemporain : la victoire du fric sur l’Humain. Dont acte.
Commentaires sur Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron - 2010
- petit ajoutJuste un humble avis pour éclairer la question de ces cons de "pauvres qui auraient du réfléchir avant de s'endetter".

C'est vrai et faux à la fois. Rien n’empêche personne de réfléchir évidemment, mais il semble que le système actuel réponde à la logique suivante (en simplifiant) : "pas moyen d'augmenter les salaires à cause des chinois alors que les besoins de consommations sont en hausse constante(matières premières, produits agricoles et innovations technologiques en toute genre)". La dette a permis de résoudre - au moins provisoirement, disons depuis 20 ans - cette équation. En définitive, face à des salaires anémiques, les pauvres n'avaient pas vraiment d'autres choix (ce que tu exprimes en parlant du rêve américain, même si je crois qu'aujourd'hui, malheureusement, les besoins des populations sont plus terre à terre).
Je ne me reconnais pas dans le constat de l'impossibilité d'augmenter les salaires (les chinois ont bon dos) mais voici un début d'explication assez répandue. Les pauvres (mais nous le sommes tous étant donné l'offre de consommation toujours plus pointue), encouragés par les politiques, ont remplacé (accepté ?) la baisse de leur pouvoir d'achat par un accès au crédit ultra permissif. La consommation n'a pas baissé, le niveau de vie des gens non plus, du moins en apparence tant qu'il était possible d'emprunter pour tout et surtout pour rembourser ses dettes !
L'illusion de la richesse ne fut elle pas aussi grisante que la richesse réelle ? Qu'elle différence au quotidien ? Le pastiche était parfait.
Je termine en disant que même le moins endetté d'entre nous, même le nourrisson d'un jour, "doit" environ 35 000 € en France (la dette du pays divisé par le nombre d'habitant). Pour un petit américain c'est 55 000 $ environ. Cette illusion n'aura finalement épargnée personne, pauvre ou pas, endetté ou pas.








