v_2707318434Ne doutant guère des goûts très affûtés du Bibice en littérature (et ailleurs, of course), c'est avec une certaine confiance que je me penchais sur cette version du conte des Grimm, confiance qui ne s'est point démentie. Chevillard ne reprend qu'une sorte de trame minimum de l'histoire, point de départ à autant de délires verbaux et de digressions narratives. L'auteur et le héros se retrouvent souvent côte-à-côte, Chevillard se lançant dans des histoires abracadabrantes qui n'ont souvent pas plus de lien avec le tailleur que moi avec la France, d'autant que le récit se retrouve souvent interrompu par la mort de ce tailleur - qui finit toujours par renaître de ses cendres quelques pages plus loin. Cela donne l'occasion à Chevillard de nous faire de multiples conclusions d'une drôlerie et d'une verve inimitable : "[le petit tailleur] aura beaucoup marché, appris de nombreuses choses, et peut-être eût-il raison de quitter son atelier même pour aller ainsi a la rencontre de la mort, car une vie de cent ans sous les combles de sa chambrette n'eût pas été aussi pleine et riche en découvertes et en expériences que ce bref séjour dans le vaste monde, telle est sans doute la leçon que nous sommes invites à méditer à l'instant de refermer ce livre, et si nous savons la comprendre, nous en imprégner, alors nous saurons aussi quoi faire du restant de nos jours, chacun s'accordera a nous trouver changés, notre regard brillera d'un feu nouveau, nos gestes se déploieront dans un espace plus grand, enfin à leur mesure, nos paroles devenues plus rares auront le poids des ordres qui ne se discutent pas, les animaux ne nous craindront plus et nous n'aurons plus rien a craindre des animaux, nous habiterons de claires villas avec des terrasses en gradins sur la mer, notre peau fatiguée retrouvera sa fraîcheur, notre cheveu terne tout son éclat, nos dents resplendiront de blancheur,..." - c'est la 66ème page et déjà la 4 ou 5ème morts du petit tailleur. Il semble y avoir chez Chevillard une certaine obsession avec les animaux et les mouches en particulier qui finissent d'ailleurs par envahir les dernières pages ("Je hais les mouches, leur vol est une aberration, une dérision du vol - à quoi bon voler, d'ailleurs, quand on sait marcher au plafond ?"). Il y a de très belles pages complètement hallucinées sur les animaux merveilleux et la licorne ("La licorne fut créée par sorcellerie pour permettre aux preux chevaliers de se combattre en tournoi les mains dans les poches"), l'imagination et l'humour ne semblant n'avoir aucune limite chez E.R. Il nous entraîne souvent dans de longues phrases avec un soupçon de ponctuation qui demeure malgré tout beaucoup plus claires que chacune des miennes... Il se lance également dans une liste de 100 exploits à résoudre pour les futurs héros des contes tous plus originaux les uns que les autres (Allez, au hasard : "19 - Sculpter une main dans un savon" ; "31- Friser les oursins" ; "80- Faire profiter le Moyen Age des progrès techniques les plus récents"). Bref, singulier et mordant, encore un auteur des Editions de Minuit en pleine bourre. Ma confiance reste inentamée avant d'entamer Palafox(Shang - 28/06/07)


untitledDu génie pur, oui messieurs-dames, parfaitement résumé par mon comparse, bien qu'il ne puisse que butter, forcément, devant l'imagination illimitée de Chevillard. Impossible de définir en effet la fulgurance de chacune de ces phrases, la précision du style qui ne nous perd jamais malgré l'extraordinaire complexité des errances de la trame, la drôlerie renversante de chacune des idées. A la lecture de ce roman, on se dit que ce doit être le livre d'une vie, celui qui condense toutes les inspirations de son auteur... Or, Chevillard en a écrit une trentaine ainsi, et publie tous les matins trois pensées non moins géniales... Comment fait-il ? Chacune des phrases du Vaillant petit Tailleur mériterait d'être citée, bien qu'elle s'inscrive miraculeusement dans un mouvement d'ensemble, dans une musicalité très tenue du livre dans son entier. Une fois que vous avez mis le doigt dans l'engrenage, soit environ à la deuxième ligne, vous êtes embarqué dans une surenchère de paris littéraires, empruntés autant au surréalisme qu'au documentaire animalier, à la littérature la plus contemporaine (et son bagage de méta-langage, de contre-points, de changements de narrateurs) qu'à l'absurde. Pourtant, les hallucinations chevillardiennes ne tombent jamais dns le délire pur : tout est tenu de main de maître, tout semble couler de source, si bien qu'on se retrouve, au bout des 250 pages, exactement à l'endroit qu'on n'attendait pas, c'est-à-dire à l'autre bout de la galaxie, sans qu'on n'ait jamais saisi comment il a fait, comment on est arrivé là. Ce livre est un nouveau livre à chaque phrase, mais est en même temps extrêmement cohérent ; c'est un jeu futile, et en même temps une brillante réflexion sur la notion d'auteur ; c'est un conte, et aussi un roman théorique hyper-contemporain, presque un laboratoire conceptuel. Le Livre parfait, pour moi, je pense que vous l'aurez compris. Le meilleur Chevillard ? Quasi. Franchement, vous avez vu l'heure ? La librairie du coin est sûrement encore ouverte.   (Gols - 05/05/11)