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Plus qu'un simple "retour" sur les terres du tournage, trente ans après, de Moi, Pierre Rivière... (le film de René Allio sur lequel le tout jeune Philibert fut premier assistant à la mise en scène (avec Mordillat)), ce doc est construit comme un véritable "palimpseste visuel" où le cinéaste se plaît à traiter en parallèle l'histoire originelle de cet assassinat en 1835, les difficultés du tournage du film en 1975 et la vie, depuis, de ces autochtones-acteurs amateurs d'un film ; le fil rouge entre ces trois "couches" du récit pourrait se trouver dans la détermination, la pugnacité, l'effort, les sacrifices dont devaient faire preuve ces paysans du XIXème, le cinéaste que fut Allio qui eut l'audace de monter ce projet en faisant un minimum de concession, ou encore, au cours de leur vie, ces gens simples et ordinaires pour qui le tournage, sans constituer bien entendu "l'événement" de leur vie, fut une expérience plus ou moins marquante... trois récits auxquels pourrait s'ajouter la quête même de Philibert dont le père, décédé depuis, participa à une mini-séquence du film (un plan coupé au montage mais finalement retrouvé non sans mal par le documentariste...).

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On sent bien à quel point Philibert s'est totalement immergé dans son projet, fouillant différentes archives, divers fonds pour retrouver à la fois tous les écrits ayant traits au procès de l'époque (du manuscrit écrit par Pierre Rivière pour "expliquer" ses actes aux minutes même du procès) et toutes les notes de travail prises par Allio avant et pendant le tournage. Mais au delà de ce travail de fond pour exhumer les "lignes de force" de ces deux "aventures" peu banales, il met la même passion à s'intéresser aux parcours de ces individus qui ont participé aux tournages ; sans jamais essayer de "forcer le trait", de chercher à tout bout de champ un lien entre ce film et l'existence, par la suite, de ces acteurs-amateurs, il parvient malgré tout au fil des interviews à tracer de subtiles relations entre les deux : cette femme, jouant la sœur de Pierre Rivière, qui reconnaît que le travail sur retour_en_normandiela psychologie de son personnage l'a sûrement aidé plus tard dans son travail - qui est en relation avec des adultes déficients mentaux ; ce couple qui évoque les forts troubles psychologiques de leur propre fille à l'âge de 16 ans ; ces paysans d'aujourd'hui filmés dans leur dur labeur ; ou encore Claude Hébert, acteur principal du film d'Allio, qui après une courte carrière au cinéma, est devenu missionnaire ; son témoignage sur l'intégrité d'Allio cinéaste, sur sa manière de jouer son personnage de façon à échapper à tout manichéisme, sur les affinités troublantes entre lui-même et Rivière (dans le rapport à l'écrit ou à la solitude - Hébert n'a assassiné personne sinon...) est un moment précieux qui donne la pleine dimension du travail de Philibert, révélateur des liens invisibles entre passé et présent, réalité (celle de 1835), "fiction" (le tournage du film) et... réalité (celle d'aujourd'hui). On pourrait parfois avoir l'impression que Philibert se "perd en route" en évoquant des épisodes qui n'ont qu'un lointain rapport avec le tournage du film d'Allio (la séquence d'ouverture, en particulier, avec la naissance des porcelets (une réanimation "musclée" en direct, ciel...) ou celle (âmes sensibles s'abstenir - je préfère couper court à tout futur commentaire : oui, c'est violent voire à la limite de l'insoutenable mais cela existe...) de l'abattage d'un porc) mais ces images de vie (acquise au forceps) et de morts violentes, sont autant d'écho au récit de Rivière et aux difficultés, à l'âpreté de cette condition paysanne (normande ou autre). Une mention au passage sur ce bien joli et intelligent montage (signé Philibert himself) en "poupées gigognes" qui place définitivement le cinéaste parmi les vraies valeurs sûres du documentaire en France. Ça, c'est dit.

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