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Je suis pas vraiment mécontent de ne pas être forçat (quand on dit "travailler comme un forçat", il est clair que l'expression est un poil galvaudée aujourd'hui). Mervyn LeRoy réalise un film choc sur les conditions du bagne aux Etats-Unis, qui ferait passer Prison Break pour un camp de vacances de gonzesses. L'histoire de notre pauvre Paul Muni illustre non seulement les injustices du système américain, mais affiche également clairement son inhumanité. Les gospels chantés par les blacks qui pètent de la caillasse (et qui constituent déjà une bonne moitié des prisonniers) résonnent avec une force brute et démontrent que l'esclavage n'a jamais vraiment été aboli dans ce beau pays de liberté.

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Prendre 10 ans de travaux forcés pour avoir voulu manger un hamburger (pouvait pas savoir que le type qui l'invitait braquerait la caisse pour 5 dollars - enfin si cela vous fait réfléchir avant d'aller au Mc Do, c'est peut-être pas plus mal), se faire la belle comme dans les films (extraire ses petits pieds des chaînes, courir plus vite que les chiens, se jeter dans un marais pour respirer avec un roseau, si c'est c'est pas du cinéma nom de Dieu !), refaire sa vie en trimant pour... retomber dans une cage : le mariage..., faut avouer que notre Paul Muni a pas de bol. Faut dire qu'avec cette blondasse qui le fait chanter, il n'a pas tiré le bon numéro. De plus, dès lors qu'il prend la décision de quitter cette mégère (elle va pas le dénoncer quand même cette salope), elle le dénonce (ah ben si) et il décide alors, de plein gré, de se rendre dans l'Etat où il doit purger sa peine... On lui a fait la promesse qu'après 90 jours dans un bureau il serait libre, mais après un an à repèter des cailloux, que dalle... Et là le Paul Muni pète les plombs... Il est voué à être toute sa vie UN FUGITIF, saloupiots d'Américains.

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Si les scènes dans les carrières sont particulièrement impressionnantes, le film semble posé sur des rails, tant les scènes défilent. Notre Paul Muni a beau chaque fois être prêt à repartir à zéro, a beau faire preuve de bonne volonté, il est dans un engrenage judiciaire qui ne peut que le broyer... Le paradoxe du bidule c'est que la prison devrait servir pour qu'en sortant l'homme devienne un bon vieux citoyen... Dès que Muni parvient à ce statut, lui, il y retourne ; comme si non seulement le pardon n'était pas possible, mais surtout comme si le système judiciaire était autant vicié que vicieux. Il faut capter le regard hagard du Paul dans la dernière scène pour ressentir à quel point cet homme traqué injustement a été entièrement démoli (pitit caillou par pitit caillou comme dans une grosse grosse montagne) par cette société de la sanction (Sarkoziens, nous voilà !, hum...). Royal, mon petit Mervyn (je garde "enchanteur" pour la prochaine).   (Shang - 08/12/07)


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Ce qu’il y a surtout, et que mon camarade oublie de préciser, c’est que voilà un film complètement génial, un exemple de construction, d’écriture et de mise en scène classique comme on n’en fait plus. C’était soit-disant le film préféré d’Hitchcock, et on ne peut qu’approuver tant on sent derrière ça une maîtrise parfaite de tous les postes, alliée à une modestie très attachante. Ce qui frappe surtout, c’est l’incroyable sens de l’ellipse mis en place par LeRoy : la plongée de Paul Muni vers la pauvreté est montrée « à la Hitch », une carte des States pour indiquer ses déplacements, et en sur-impression les moyens de transport qui deviennent de plus en plus pauvres, du bateau jusqu’à la bonne vieille marche à pied. Pas besoin de plus que ces quelques secondes-là : on comprend par ce simple effet toute la déchéance financière du personnage, et avec elle tout le lourd souci des Etats-Unis quand il s’agit de réintégrer les jeunes gens partis au front durant la guerre. Exact contrepoint de cette séquence : la remontée hiérarchique de Muni, montrée à travers ses feuilles de pointe et ses fiches de salaire de plus en plus importantes. Deux séquences parallèles qui dessinent un mouvement d’ensemble au film, simple et en même temps géométrique : on pourrait dessiner la courbe représentant le destin de Muni et la narration du film. Ce sens de l’ellipse éclate également lors de la rencontre avec la future épouse : elle loue une chambre à notre gars, descend subitement le prix en se passant la langue sur les lèvres de façon lascive, et au plan suivant les voilà mariés depuis des années et déjà en proie aux disputes. Remarquablement cynique, et remarquablement raconté. Et pour en terminer avec l’ellipse, la dernière scène, abrupte, inattendue, est une véritable bombe (j’ai lâché un de mes fameux « popopooo » tant j’ai été bluffé par cette suspension finale).

 

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Construction binaire de la trame, qui correspond également avec cette subtile mise en scène en miroir. LeRoy semble toujours placer Muni contre les autres dans ses champs/contre-champs, multipliant les alternances entre gros plans sur le visage de l’acteur et plans rapprochés sur ce qu’il regarde. Il peut s’agir d’une femme (son regard de désir sur la prostituée est somptueusement monté), d’une possibilité d’évasion (alternance entre les regards de Muni, les gardes et l’issue rêvée), voire de plans plus symboliques (le gars face à la Justice, à la police) : on ne s’éloigne guère de cet aspect binaire dans le montage, qui rappelle les tout premiers temps du cinéma, et qui gagne ici une épure splendide. Les plans larges ne sont pas en reste pour autant, et les cadres sur cette masse de prisonniers cassant des cailloux sur une montagne, par exemple, sont vraiment photogéniques. D’autre part, LeRoy met son point d’honneur à rester réaliste, adoptant même parfois un petit ton documentaire très précieux (la description méticuleuse des protocoles de la prison, qui va jusqu’à la recette de la tambouille qu’on sert aux malheureux, là aussi on pense au Hitch du Faux Coupable). Paul Muni est excellent en « homme ordinaire », et son visage très étrange peut aussi bien être d’une banalité totale que se charger soudainement d’un masque tragique puissant.

 

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Et puis le discours du film est tout de même très courageux pour l’époque, et envoie plus d’une fois de solides coups de sabots aux partisans d’une justice dure et sûre d’elle. Certes, LeRoy reste encore dans le consensus quand il énonce les raisons pour lesquelles on doit abolir les travaux forcés : il nous fait bien comprendre que si Muni mérite le pardon et la réinsertion, c’est parce qu’il est devenu un patron riche et moralement correct, et parce qu’il a été enfermé pour des raisons futiles, pas parce que la prison est par essence condamnable. Mais malgré tout, le discours reste étonnamment moderne et virulent, le film ne se privant pas de montrer la brutalité des méthodes des matons, la spirale insensée de la justice, et l’impossibilité de racheter ses crimes pour le citoyen lambda. Sous ses airs de film d’aventures, il prend souvent la forme d’un pamphlet politique audacieux, qui reste encore d’actualité d’ailleurs. Que cette saine révolte revête des habits de grand film hollywoodien classique, plein de suspense et de glamour, force d’autant plus le respect. Génial, oui oui.   (Gols - 17/04/11)