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Pina Bausch est géniale ; dommage que Wenders l'ignore, et qu'il se prenne lui-même pour encore plus génial. Sans l'orgueil pesant du metteur en scène, Pina aurait pu être un très grand film d'émotion, qui serait consacré humblement à la contemplation du travail de la plus grande chorégraphe de tous les temps (affirmation purement subjective, je le reconnais). La matière ne manque pas, et on a bien conscience, malgré Wenders, que cette danse-là est unique. On revoit avec émerveillement quelques grands ballets de Bausch, recréés avec précision par leurs interprètes de l'époque. On retrouve donc cette beauté fulgurante des solos, à mi-chemin entre le classique et une "sur-contemporanéité" indéfinissable ; on retrouve également ces grands moments de danse de groupe, où le minuscule (un geste, un sentiment) donne tout à coup naissance à un geste, puis à toute chorégraphie, poignante ou drôle, toujours sidérante. On retrouve l'impressionnant travail technique des interprètes, avec ces moments de virtuosité pure (la danseuse qui plonge à l'envers dans le cercle des bras de son partenaire, le danseur qui se jette sur un autre qui l'accueille avec une tendresse incroyable, la fulgurance des mouvements de cette danseuse japonaise dans le dernier tableau) et ces moments de grâce ineffable, de mélange de douceur et de violence... Bref, dans le film, Bausch est on ne peut plus au rendez-vous, et c'est quand même sa principale qualité que de nous immerger dans cette suite de mouvements, de nous rappeler quelle artiste elle était.

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J'ai pour ma part regretté l'aperçu un peu unilatéral que le film donne du travail de Bausch : on reste pratiquement tout le temps dans le domaine de la "belle danse", des beaux corps, tendance qu'elle a certes abordée ; mais quid de tout son travail sur la désynchronisation, justement, ou sur ces ballets joués par des corps "différents" (jeunes, vieux, maladroits), ou sur les apparitions du théâtre et du texte dans la danse, etc., travail qui a occupé également une grande partie de sa carrière, et a même défini son style ? On sent que Wenders est mal à l'aise avec la partie "contemporaine" de Pina Bausch, comme s'il avait peur que le public fuie la chose, comme s'il occultait toute cette partie pour se consacrer à une danse plus "consensuelle (toute proportion gardée bien sûr) au regard du spectateur. Dommage : ceux qui ne connaissent pas les pièces de Bausch en auront une vision tronquée. Mais bon, ce n'est pas le pire reproche qu'on peut adresser à Pina, qui donne quand même pour les yeux de la danse sublime à regarder.

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Non, ce qui me dérange beaucoup plus, c’est que Wenders semble constamment lutter contre la beauté de ce qu'il filme. Dès que le ballet "monte", dès qu'il commence à devenir poignant, le gars coupe, comme pour nous rappeler que c'est lui qui est aux manettes, que c'est lui qui décide ce qui a le droit de nous toucher ou non. Il coupe, et on a alors droit à ce qu'il semble préférer à la danse de Bausch elle-même : l'hagiographie bête et méchante. Aidé par quelques portraits des danseurs qui ont connu Pina, le gars Wim enregistre des considérations en voix-off parfaitement ineptes et ridicules (ça donne, au mieux : "Pina, reviens dans mes rêves, où es-tu où es-tu ?", au pire : "Pina était sur-génialissime, a su me percer à jour et a changé ma vie, elle a par ailleurs éradiqué la faim dans le monde et déniché Ben Laden", ce genre de souvenir tout en nuance). C'est non seulement complètement inutile, mais ça ne trompe personne : derrière cette béatification crétine de sainte Pina, on sent que Wenders cherche surtout à se mettre lui-même en valeur. Car sa mise en scène ne se contente pas de nous frustrer inlassablement en coupant systématiquement les ballets en petits morceaux : elle nous emmène au petit bonheur dans la ville (Berlin, Wuperthal ?) pour des mini-mises en scène chorégraphiques. Certaines sont assez drôles, voir complètement géniales (ce gars qui appelle à l'aide avec des petits gestes bouleversants avant de finir dans les bras d'un autre gars), d'autres sont vraiment pas terribles, mais peu importe : ce qui gène, c'est leur présence même insérée au milieu des pièces de Bausch ; ça en rompt toute la dynamique, ça nous fait sortir sans arrêt du film, ça met une distance dont on ne comprend pas le but. Si on ajoute à ça le fait que Wenders se permet souvent de "re-mettre" en scène les chorégraphies de Bausch (effets spéciaux à la con qui superposent les danseurs dans l'écran, caméra subjective, mouvements de caméra très sophistiqués pour des ballets conçus pour la frontalité du théâtre à l'italienne), on voit comme Wenders est en quelque sorte jaloux de son sujet. Malgré toute la beauté de Pina, on en ressort avec l'impression que ça aurait pu être LE grand film sur la danse, mais qu'il y manque un metteur en scène plus modeste. Comme disait récemment un de nos lecteurs, pour voir un vrai film sur Bausch, respectueux et juste, autant vous taper Les Rêves dansants.