Les Bas-Fonds new-yorkais (Underworld U.S.A) (1961) de Samuel Fuller
Très grand film noir de Samuel Fuller, Underworld U.S.A est un plaisir pour les yeux (Hal Mohr à la photo est prodigieux) déroulant une sombre histoire de vengeance qui laisse littéralement à bout de souffle. On se retrouve happé dès le départ par les mésaventures de ce petit malfrat de quatorze ans qui va assister, impuissant, au passage à tabac de son père. Il n'aura de cesse de retrouver toute sa vie ces quatre ombres responsables de la mort de son truand de père, allant, tel un Michael Scolfield précoce, faire des séjours en prison pour retrouver la trace du chef de ce gang, Vic Farrar. Une fois le compte de celui-ci réglé, il ne lui restera plus qu'à affronter les trois gros pontes et mafieux locaux qui chapeautent le trafic de drogue, la prostitution et "l’organisation ouvrière".
Tolly Devlin (Cliff Robertson avec ses faux airs de Jack Nicholson quand il se met en pétard) sait pertinemment que la vengeance est un plat qui se mange froid et qui nécessite une certaine élaboration. S'introduisant dans le milieu tout en collaborant, pour la peine, avec la police locale, il va méticuleusement préparer sa revanche et se faire un devoir d'abattre ces trois individus dans les règles de l'art - non point culinaire (ben nan) bien que cela s'avère parfois plutôt saignant. Une intrigue soigneusement élaborée qui ne nous perd jamais en route, des séquences d'action magistralement montées, un soupçon de romance qui peine à dire son nom mais qui génère de bien jolis dialogues, un cercle infernal de violence qui nous laisse exsangue : un Fuller qui pète le feu pour notre plus grand plaisir.
Nombreuses sont les séquences qui impressionnent par la rigueur des plans et la maestria du montage (la confrontation entre Vic Farrar, à l'article de la mort, et Tolly dans l'hôpital de la prison ; Tolly pénètrant dans la remise de ce café où il va faire la connaissance - brutale - d'un tueur au service de l'organisation et de cette blonde, Cuddles (Dolores Dorn) qu'il va prendre sous son aile - ses premiers pas dans le milieu ; cette poursuite tragique entre la bagnole du tueur et le vélo d'une chtite fille ; le grand chef de la mafia locale, au bord de la piscine, face aux trois pontes qu'il remet soigneusement à leur place...), par la petite pointe d'ironie ou de causticité sous-jacente qui émaille certaines scènes (l'un des pontes brûlé dans sa bagnole alors qu'au premier plan le chef de la mafia demande à un sbire de lui donner du feu ; la déclaration d'amour de Cuddles à Tolly, sa volonté de se marier et d'avoir des enfants avec lui (avec la photo d'un bon gros poupon en arrière plan), bien jolie image d'Epinal dégoupillée immédiatement par le rire grinçant et méprisant de Tolly ; le final éblouissant et la présence sur un mur de cette affiche où il est demandé de "donner son sang"), ou encore par la beauté, tout simplement, des dialogues (Tolly se rémémorant certaines paroles de Cuddles qui finissent par toucher son ptit coeur : "Some women when they kiss blush. Some call the cops. Some swear, some bite, some laugh, some cry. Me... I die. Tolly I die inside when you kiss me." - une confession qui m'a laissé tout pantois.)
Fuller a une façon bien particulière de dessiner certains plans avec cette caméra qui s'approche, l'air de rien, en un joli mouvement très fluide, du coeur de l'action. Et puis, on pourrait souligner aussi l'utilisation de ces magnifiques gros plans qui traquent chaque émotion dans cette galerie de personnages (la détermination absolue de Tolly, la douceur de Cuddles), chaque rictus diabolique dans ces tronches de malfrats... Une belle claque dans le fond et dans la forme qui ne peut laisser que transi d'admiration devant l'immense talent de l'incroyable oncle Sam.
Noir c'est noir, c'est là
Commentaires sur Les Bas-Fonds new-yorkais (Underworld U.S.A) (1961) de Samuel Fuller
- Salut Christophe,
moi qui généralement met l'accent sur le scénar (plus que mon ami Gols disons) me voilà pris à mon propre jeu... J'avoue avoir gardé un souvenir flamboyant de plusieurs séquences sans être apparemment aussi sensible que vous aux faiblesses (de l'histoire). Un bon et long contrepoint à ma réelle fascination pour ce film, c'est toujours agréable et intéressant quand c'est argumenté. Au plaisir, forcément, qu'on accorde - ou non - nos violons. - Si de vous deux c'est vous qui avez vu 300 films noirs américains en un an (même la moitié, ça me file le vertige), ceci explique peut-être cela ! La mise en scène et quelques dialogues font nettement sortir ce film du lot et vous ont sans doute suffit, tant mieux.

Je me montrerai d'accord avec vous pour le prochain commentaire
- Oui Christophe, j'avoue être le pervers des films noirs... Mais je vous trouve un peu dur lorsque vous dite "la mise en scène et quelques dialogues font nettement sortir ce film du lot et vous ont sans doute suffit". On n'est surement pas au niveau de la Maison des Etrangers de Mankiewicz (que vous citez justement) qui est pour moi un des chefs-d'oeuvre du genre, mais il y a tout de même dans ce Fueller, au niveau de la forme en particulier, beaucoup de très belles choses. Enfin même si dans ce cycle noir il y a, je veux bien l'avouer, quelques séries C voire D, il y a aussi beaucoup de petites perles dans leur genre. Bien à vous et à bientôt.
- (Oui, qu'il n'y ait pas de méprise, j'adore les films noirs, même si je n'ai pas vu tous les vôtres. C'était juste pour dire que les qualités de mise en scène du Fuller le faisaient sûrement remarquer au milieu d'autres films noirs à la réalisation plus discrète ou moins inventive. Bons films et à bientôt !)

- Pas faux, Christophe. ^Je suis assez d'accord avec toi.

Fuller est toujours flamboyant côté mise en scène, certaines scènes vous laissent... raide mort inside comme la blonde du film quand Tollie l'embrasse.
Malheureusement, hormis quelques sujets forts par-ci par-là (Park Row, Port de la drogue et Shock Corridor), pas mal de ses scénars ne sont pas à la hauteur de ses images. Au moins en masquent-elles souvent les faiblesses. Des dialogues gnan-gnans de Crimson Kimono au mélo noir Police Spéciale dont certaines séquences et lignes de dialogues sont carrément risibles, et bien d'autres.
J'ai revu il y a peu La Maison de bamboo... J'en avais un souvenir ébloui, avec une séquence finale que je croyais époustouflante.
Pfff... Le script est ordinaire, bateau, voire ne tient carrément pas debout. Il faut être Robert Ryan pour réussir à faire croire qu'il a la mainmise sur la mafia locale car, dans le script , à part qu'on vous assène et répète "il est fort, c'est le chef"... y a rien pour le démontrer ou même l'évoquer. Et là aussi les dialogues amoureux sont des clichés ahurissants (c'est souvent dans les dialogues amoureux que ça pêche, sauf quand l'un des 2 amoureux est cynique)
Bref. Christophe, c'est bien d'avoir mis le doigt dessus. Personne n'ose jamais le faire.
Bon, à part ça, je l'aime beaucoup l'oncle Sam au gros cigare, hein. J'y crache pas à la gueule, croyez pas ça, Shangols.
Tiens , dans le Port de la drogue, le dialogue de Thema Ritter avant qu'elle meure est assez magnifique (et re-magnifié par Lady Thelma!).
Et j'ai un faible pour Park Row. Dès le générique... c' est génial !!!
Et Merrill's maraudeurs est, avec Objectif Burma de Walsh, le film de guerre que je revois le plus.



































Pas trop d'accord avec vous sur ce coup !
C'est un film que j'attendais depuis longtemps, j'adore plusieurs films de Fuller, presque toujours très intenses et très surprenants.
Ce fut une méga-déception, ce film n'est ni l'un ni l'autre.
Le big problem, c'est pas la mise en scène, souvent puissante (le travelling arrière sur la fuite du garçon au début, le long plan sur le tabassage de Gela), c'est qu'elle tourne complètement à vide.
L'histoire ? Un homme se venge méthodiquement des assassins de son père. Outre que c'est très original, son plan, que l'on ne connaît pas, se déroule de toute évidence parfaitement, il rentre au service d'un des tueurs, manipule les autres tueurs et l'enquêteur pour arriver à ses fins. Il n'y a aucun conflit, Cliff Robertson est surpuissant et l'emporte à tout coup. Comment peut-on s'intéresser à ça ? Il se sort de toutes les situations, il a toujours tout prévu. On n'éprouve pas de jubilation (discutable, ambigüe) à la vengeance d'un meurtre atroce (un peu comme on est sidéré et effrayé de la toute puissance de James Cagney dans Un, deux, trois). Il faudrait que le héros rencontre des difficultés énormes pour que ce soit fort (comme dans Kill Bill). Las, il y a d'autant moins de difficulté que les trois tueurs sont tous devenus les trois sous-chefs d'un réseau mafieux local (un bon point pour le gangstérisme : la progression de carrière y est régulière et équitable), tous recherchés par l'enquêteur Driscoll, le scén... le hasard fait bien les choses.
En outre, qui au début du film a commandité le meurtre du père du héros ? On n'en sait rien, mais le héros doit penser que c'est le chef des trois méchants (Connors), qui l'est encore vingt ans plus tard (en plus c'est stable comme boulot).
Pas de danger pour le personnage principal => pas d'incertitude => pas de force.
Sentant que ça ne pouvait pas bien finir (bonjour la moralité), Fuller fait brusquement commettre une faute énorme par son héros (aller tuer le chef du réseau, quelle idée !), alors qu'il avait bien géré (normal) le tueur qui devait tuer sa petite amie et le balançant littéralement aux policiers. La vengeance est un plat qui se mange froid, mais c'est un plat empoisonné dans le cinéma classique (dommage que trente ans de cinéma d'action aient trouvé l'antidote).
Et ce n'est même pas l'amour qui pourrait détourner le héros de son projet. D'abord il commence par rire au nez de la fille qui lui déclare son amour (dans une très belle tirade, vous avez bien raison), trois minutes de film après il a changé d'avis. Bon. On est à des années-lumière de La Maison des étrangers de Mankiewicz où l'amour de Susan Hayward pour Richard Conte le détournait in extremis de sa vengeance, donnant ainsi son sens et sa morale au film.
Donc l'intensité dramatique, bof. Mais les personnages, c'est pas mieux. Disparue, la chaleur et l'humanité avec laquelle étaient montrés ceux du Port de la drogue. La mère de substitution est un personnage sans intérêt, jamais caractérisée. Les 4 méchants (les trois tueurs et leur chef) sont d'une platitude absolue, écrits et joués de façon extrêmement terne. Où est le Ralph Meeker du Jugement des flèches ? Contrairement à la préconisation d'Hitchcock, le méchant est tout sauf réussi.
Aucun détail, aucune péripétie ne vient surprendre. L'unique tentative de caractérisation est celle du tueur qui met ses lunettes noires avant un meurtre ; il dit aussi adorer faire le maître nageur pour les enfants. C'est tout et c'est un peu pathétique.
En plus dans plusieurs autres films de Fuller (Violences à Park Row, Quarante tueurs), l'opposant principal est souvent une femme dont le héros finira par tomber amoureux. C'était un peu plus surprenant que tout ça...
Au plaisir de vous lire tout de même, vous qui avez tant vu.
Christophe