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J'ai retardé la vision de ce film, sachant pertinemment que j'allais finir en larmes : la conjugaison des deux choses qui me touchent le plus (Pina Bausch et l'adolescence) ne pouvait que déclencher en moi une sorte de cocktail molotov intime que je craignais un peu. Dans le mille : j'écris ce texte le nez rouge et le cœur sur le carreau. Pas que ce soit un grand film, hein, bien au contraire : c'est même pas grand-chose, un de ces documentaires comme on en voit beaucoup. Mais simplement, celui-ci nous fait toucher de très près ce qu'est l'adolescence, ce qu'est la danse, et ce qu'est la transmission de la seconde à la première. On assiste aux répétitions de Kontakthof, la pièce de Pina (qui m'a fait me rouler par terre de bonheur à sa découverte, ok, j'arrête), jouée par des adolescents pour la plupart néophytes et très loin a priori de ce qui se joue sur scène. Lent apprentissage des gestes et des émotions, dirigé par un couple de danseuses sous l’œil sévère de la chorégraphe, doutes et rires, fierté et gêne, trac qui monte, beauté qui se trouve au détour d'un geste ou d'une mimique : une répétition, filmée au jour le jour et avec précision.

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Le seul truc qui fait la différence, c'est l'âge des interprètes, justement. A cette époque difficile où les sentiments ne demandent qu'à exploser mais sont encore dissimulés, la danse de Bausch vient faire jaillir les personnalités, vient développer les corps avec une force incroyable. Linsel et Hoffmann parviennent à capter une sorte de dramaturgie de l'intime, en filmant ces répétitions où, subitement, une jeune fille parvient à passer par-dessus sa timidité pour caresser un garçon, où un garçon cesse son ricanement pour serrer une fille dans ses bras, où une osmose se crée au sein de ce collectif improbable. Les Rêves dansants est une apologie de la différence, qui montre comment des êtres a priori sans rapports peuvent se retrouver le temps de créer de l'art : transmission entre danseuses vieillissantes et jeunesse folle, entre garçons et filles, entre gonzes très à l'aise et ados tout en névroses. C'est aussi une apologie de l'adolescence, montrant formidablement, à travers de courtes interviews de ces jeunes gens (la plupart du temps douloureuses, à base de pertes d'êtres aimés, de remords, de refoulés), comment on peu transformer une douleur en geste, en danse, en expression. Quand une jeune fille évoque son père mort, la scène suivante la montre affronter le public les yeux dans les yeux ; quand une autre raconte un premier amour perdu, on la voit tout de suite après tenter un strip-tease hyper-touchant face à un grand dadais. Pour résumer : les réalisateurs prennent les ados au sérieux, évitant systématiquement le regard de haut ou l'ébahissement facile, les montrant tels qu'ils sont, avec leur beauté et leurs blocages. Que Pina arrive à transformer, par un simple spectacle, ces beautés et blocages en grâce force le respect. On sent derrière tout ça l'exigence de la dame, qui ne se prive pas de critiquer ces ados sans aucun angélisme ; mais on sent aussi la bonté incroyable qu'elle dégage (elle et ses assistantes, d'ailleurs, qui avouent leur trouble à la vue du don d'eux-mêmes de ces jeunes), et l'universalité de cette pièce qui peut toucher aussi bien les vieillards (une des versions était jouée par des petits vieux) que les kids. La caméra sait très bien saisir le geste qu'il faut au moment où il le faut, restant par ailleurs très pudique par rapport aux interprètes, s'attardant sans chouchouterie auprès de tous ces gens qui travaillent ensemble, très respectueuse de cette jeunesse qui s'exprime. Ce n'est pas un grand film de cinéma, simplement un moment profondément juste, qui nous en apprend beaucoup sur le travail de Bausch, certes, mais surtout sur ce que c'est que cet état d'adolescence, cet entre-deux, qui apparaît concrètement à l'écran. Magnifique film d'émotion.

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