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Sur le papier, pas grand-chose d'attractif là-dedans : Bernard Ménez en tête d'affiche, une escapade à l'île d'Yeu annoncée comme sujet, Rozier aux manettes (qui ne m'avait pas complètement convaincu avec ce qui est considéré comme son chef-d'oeuvre, Adieu Philippine)... C'est d'autant plus délicieux d'être tombé sur un aussi joli moment. Le film a un charme insidieux qui vous gagne peu à peu, presque malgré vous : ce qui commence comme un vague marivaudage finit en poésie fine, les personnages les plus grossiers finissent par être les plus touchants, et l'amateurisme assumé devient la plus belle qualité du bazar. Etonnant de voir comment Rozier, sous couvert de pratiquer le bricolage à tous les postes (scénario qui part dans tous les sens, cadrage à l'arrache, direction d'acteurs au petit bonheur) parvient à imposer une patte très originale à cette toute petite chose mélancolique et rigolote.

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Deux contrôleurs de train, une avocate, une danseuse brésilienne, un impresario, un marin bourru : 6 personnages qui, le temps de quelques jours d'évasion sur l'île d'Yeu vont entr'apercevoir leurs rêves abandonnés et ceux qui sont encore possibles, des débuts d'amour ou de gloire, une fraternité bigarrée reposant justement sur les différences. Il est question de ça, dans cet essai sur la communauté, sur l'ouverture aux autres : comment vivre ensemble, et même s'aimer, malgré les différences sociales, sexuelles, culturelles ? Malgré les différences de langue, surtout, véritable sujet au coeur du film : tous ces personnages ne parlent pas la même langue, entre la Brésilienne et l'avocate à la grammaire ampoulée, entre le marin et son verbiage du cru et la langue officielle du contrôleur de train ; et pourtant, tous se retrouvent pour imaginer quelques heures un lieu commun, où ces barrières sont abolies. Ca passe par l'ivresse, par la musique, par la danse, par la tendresse. C'est très beau de regarder ces petits personnages créer ensemble une utopie, loin de tout, sur une île. Maine Océan, mine de rien, pourrait bien être politique, au sens le plus noble du terme : il réinvente la notion de groupe, en partant du plus grand éclatement social possible pour arriver au tronc commun (pour s'en éloigner ensuite, dans les dernières bobines, mais c'est une autre histoire : l'important est qu'on ait vécu la chose pendant quelques heures).

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C'est sans lourdeur aucune que Rozier parle de ça. Par le biais de l'humour, porté surtout par un Yves Afonso hilarant en marin survolté, que son accent et ses expressions du cru rendent quasi-incompréhensible et pourtant terriblement humain ; par celui de la tendresse, amenée avec modestie et douceur par le craquant Luis Rego ; par l'amour des choses et des gens, porté par la mise en scène sans façon de Rozier, qui n'hésite pas à cadrer là où le coeur bat, sans trop de souci de cohésion de réalisation, de faux raccords ou de longueur de plan. C'est là qu'est sûrement le défaut du film : il est beaucoup trop long et parfois vraiment trop maladroit. Les acteurs qui ont compris le principe sont bons (outre les deux cités ci-dessus, notons que Ménez est également excellent dans son rôle de petit-bourgeois gentil), les autres sont pénibles à regarder (Lydia Feld lit son prompteur, Rosa-Maria Gomes est transparente) et gâchent pas mal de scène. Si certaines scènes presque "ethnographiques" sont superbement réussies, grâce à une figuration impeccable (les deux marins de la fin, qui emmènent Ménez sur leur barque et discutent pendant un quart-d'heure dans un langage incompréhensible), d'autres dissimulent mal leur côté amateur ; et on dirait que Rozier ne sait pas couper, n'arrive pas à élaguer à l'intérieur des scènes, gardant tout, le bon comme le raté. Mais ce n'est pas si grave : c'est aussi à la longue, très lentement, que le charme tout doux de ce film infuse, et peut-être que ces scènes inutiles servent finalement la poésie de la chose. En tout cas, on regarde ces 2h15 avec un sourire aux lèvres, installé confortablement dans cette histoire vibrante d'amour pour les gens et les territoires : un film qui ne se prend jamais pour plus qu'il n'est, exactement à hauteur de coeur.