Toujours une belle satisfaction de revoir ce "film d'horreur intello". Amenabar, en se promenant avec respect sur les sentiers du roman gothique anglais grand crin, réalise non seulement une efficace chose très bien tenue, mais parvient en plus à parler sans lourdeur de thèmes beaucoup plus intéressants que sa vague histoire de spectres apparente. Le suspense tient bien, oui, mais ce qu'on retient finalement le plus, c'est le portrait d'une femme perdue, interprétée qui plus est, et bellement, par la grande Nicole Kidman.

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Il y a bien sûr le plaisir du premier degré là-dedans. Amenabar est franchement pas manchot pour tricoter des ambiances anxyogènes du meilleur effet. Grâce à ses décors surtout, grande maison abandonnée sur une île déserte et entourée d'un brouillard opaque qui occulte toute présence d'un monde extérieur : on est dans Rebecca autant que dans Le Tour d'Ecrou, dont le scénario s'inspire visiblement. Mais Amenabar sait passer par-dessus ces motifs académiques, en multipliant encore l'enfermement par quelques idées simples de mise en scène : caméra aérienne, sans poids, qui tourne sans arrêt autour de l'actrice dans un mouvement circulaire qui l'emprisonne, énorme travail du chef-opérateur sur l'obscurité (l'idée ingénieuse est de faire des deux enfants de Kidman des malades allergiques à la lumière, ce qui favorise l'atmosphère sombre et ouatée du film), savant dispositif pour filmer les intérieurs (on est complètement pedu dans cette maison, dont on ne voit jamais les limites, dont on découvre sans cesse de nouvelles pièces). Lentement, le cinéaste fait monter la sauce de l'angoisse, en usant finalement très peu d'effets de genre : ici, un portrait qui semble vivant, là le fantôme d'une petite vieille, ailleurs une main d'enfant qui rentre dans le champ... Pas grand-chose, habilement distillé tout au long du film pour relancer la peur, et entouré de longues séquences immobiles, presque mélancoliques. Le film cesse même toute tentative d'effrayer lors des très belles scènes avec le mari revenu de la guerre, devenant subitement triste et désabusé, suspendant pendant quelques minutes sa trame de suspense pour simplement montrer un désarroi, un abandon.

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Séquences qui, avec quelques autres, ouvrent sur des pistes de lecture plus métaphysiques que prévu. Le film raconte, au final, la perte de repères de cette femme seule, aux prises avec des sentiments maternels qu'elle ne sait pas exprimer, pour lesquels elle ne semble pas préparée, qu'elle transforme en sécheresse voire en violence ; une femme obsédée par la foi et la morale, et qui soudainement se voit confrontée au doute religieux, à la perte de la croyance ; une femme qui a perdu son mari, et dont l'horizon mental s'est enfermé dans cette maison-cerveau assez kubrickienne. Amenabar ne s'étend jamais lourdement sur ces sujets, restant toujours dans la narration de son histoire retorse ; mais il tient bien à nous faire sentir que son héroïne est le vrai point central du récit, elle ou plutôt son monde intérieur en plein déséquilibre. The Others fait pourtant flipper jusqu'au bout, et si on peut, à la longue, être fatigué de ces films qui reposent sur un twist final, on ne peut que reconnaître que celui-ci est différent, en ce qu'il ne fait pas tout peser sur ses dernières minutes, et sait à merveille décliner des atmosphères et des pistes thématiques intéressantes.

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