9782707300102Joyeux drille, ce bon Samuel, qui vient de me donner un long moment de marrade en parlant ainsi de la mort, de la ruine des mots, de la déréliction des corps, de l'effacement de la mémoire, de l'horreur d'être né, de l'angoisse de vivre, et autres joyeusetés. On savait Beckett peu porté sur l'optimisme et la farandole, mais ces Nouvelles et Textes pour rien marquent tout de même un sommet dans le nihilisme total de l'auteur, qui creuse comme on gratte ses croûtes son éternel sujet : la vie est une merde. Si les trois nouvelles qui ouvrent le recueil font encore mine de développer une intrigue (à base d'errance, d'abandon, de rupture avec le monde des hommes, de vague quête), les courts textes qui suivent ne se donnent même plus cette peine. A la frontière entre la poésie et l'expérimentation totale, ces derniers manient une écriture sidérante, très vivante finalement malgré la morbidité des mots. Je ne sais pas trop comment il fait, mais on dirait que ces textes s'effacent au fur et à mesure que Beckett les écrit : une phrase commencée restera en suspend, portera la trace même de sa correction, de ses ratures, pour finir par dire le contraire de ce qu'elle voulait. Il y a comme ça une sorte de "work in progress" constant, qui porte la marque d'une défiance de plus en plus profonde vis-à-vis des mots. Dès que l'écriture menace de ressembler à quelque chose de connu, Beckett coupe court et déjoue le piège. Il en résulte une longue litanie heurtée, bouillonnante, entièrement consacrée à la ruine du langage, qui va de paire avec une ruine de l'âme et du corps. Si les mots ne sont plus capables de décrire le monde, alors l'écrivain ne peut qu'aller à sa perte, se diriger vers une absurdité complète du monde et des mots. Le plus fort, c'est que Beckett en fait un livre. Un livre conceptuel, oui, difficile et qui accepte même les erreurs, les fautes, les insanités ; qui les attend même : la veine scato du Samuel n'est pas celle que je préfère, et elle est ici omniprésente, avec ces récurrences sur la merde, le pet, la déjection en général ; comme si en fonçant tête baissée dans le mauvais goût, il s'enfonçait encore un peu plus bas dans le dégoût du monde et de soi. En tout cas, il y a dans ces incantations mortifères une rage et un désespoir qui vous prennent aux tripes, et une force d'écriture proprement hallucinante. Un livre des Morts qui ne ressemble à rien de connu, qu'on croirait sorti de la tombe. A l'époque, Beckett est autour des 40-45 ans : avoir déjà ainsi renoncé à tout à cet âge-là, je ne sais pas, moi je trouve ça admirable.