Encore une rareté dans l'oeuvre du roi Jean, et c'est vrai que ce n'est pas très grave, tant cette oeuvrette ne rajoute rien à la gloire du souverain. Film de commande destinée à glorifier la colonisation en Algérie, Le Bled donne pourtant l'occasion de traquer, ici et là, quelques prémices thématiques de la filmographie à venir, et c'est déjà pas si mal. En plus, les 20 dernières minutes lâchent les chevaux, et font découvrir un Renoir cinéaste de films d'action qu'on ne soupçonnait pas. Donc, à voir...

 

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Le scénario est proche du nul : un jeune homme désargenté se pointe en Algérie pour y retrouver son oncle riche et lui taper quelques sous. Celui-ci l'engage comme ouvrier dans son exploitation. Notre gars rencontre une donzelle qui vient de faire un gros héritage et en tombe amoureux. Mais la famille d'icelle, lésée par cet héritage, va tout mettre en oeuvre pour enlever la belle et récupérer sa part de magot. Bluette sentimentale, éloge du travail manuel, trame moralisatrice cousue de fil blanc, ce n'est vraiment pas dans cette histoire informe et terne qu'il faut chercher l'intérêt du film. Pas plus que dans ses acteurs, une honte, ils sont d'une rare transparence. On s'ennuie donc pendant une grande partie du film, d'autant que Renoir, encore débutant, ne sait jamais où couper dans ces longues scènes d'exposition ou de dialogues sans intérêt ; ça met une bonne heure à démarrer enfin, après d'interminables intertitres et autres sous-aventures sans passion. Où est le grand metteur en scène de La Fille de l'Eau ? Visiblement, perdu dans les sables du désert algérien.

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On note pourtant, si on oublie l'histoire, que Renoir est très attaché au rendu documentaire de son film. De nombreux plans sur le quotidien du pays, sur cette population qui bosse, sur ces paysages rêvés, sur les enfants et les animaux, sur les traditions, viennent ponctuer agréablement le récit : on devine là le cinéaste profondément attaché aux territoires qu'il filme, et très tendre envers les hommes et les femmes qu'il montre, qu'ils soient figurants ou personnages à part entière. Dans ces plans presque néo-réalistes avant l'heure, on préssent déjà ce que sera Toni, par exemple, avec ces portraits toujours honnêtes (pas d'exotisme à deux balles là-dedans), et même cette humilité face à ce qu'il filme. C'est le seul aspect vraiment intéressant du Bled : son côté documentaire et humaniste.

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Et puis, comme je le disais, il y a la fin, enfin un peu personnelle et tenue. On avait déjà eu, plus tôt dans le film, quelques audaces dans cette glorification propagandiste de la colonisation : l'oncle, se souvenant de la première arrivée française sur les lieux, déclenche une sorte de "flash-back dans le présent" assez improbable. Tout à coup, les soldats de Napoléon débarquent face à notre héros, qui prend la tête d'un cortège en costumes, puis les tracteurs et les machines agricoles remplacent les soldats, et on a droit à 5 minutes de parade tonitruante qui revisitent (un peu rapidement, non ?) toute l'histoire de la colonisation en Algérie. C'est d'une touchante maladresse, assez joli au final. Et à la fin, donc, Renoir se fait styliste, avec une chasse à la gazelle qui va virer au film d'aventure : on voit les chasseurs sur des chevaux lancés au galop, des gazelles courant dans tous les sens, tout ça en caméra embarquée valsant dans tous les sens ; séquence assez brutale finalement, qui rappelle celle toute aussi frontale de la chasse dans La Règle du Jeu. Le félon en profite pour enlever la belle, donc, et là on a droit à une course-poursuite épique, d'abord en 4x4, puis en dromadaire, malheureux. Renoir filme tout ça dans l'énergie, dans un beau montage parallèle, et même avec des contre-plongées sur le dromadaire en pleine course qui ont dû envoyer plus d'un cadreur à l'hosto. Enfin, bouquet final : une attaque de faucons (oui, madame) qui a dû faire pâlir Hitchcock tant elle est impeccablement menée : les volatiles se posent carrément sur le nez (la truffe ? le museau ? le mufle ?) du dromadaire, attaquent le méchant, le tout dans une succession de plans courts qui fait vraiment son effet. Franchement, rien que pour cette longue séquence (très inattendue de la part du gars Renoir), la vision du film vaut le coup. On aura rarement l'occasion de voir le cinéaste revenir sur ces sentiers-là : je dis pas que c'est dommage, mais Le Bled reste donc une intéressante curiosité à ce titre.

Renoir est tout entier ici