Toujours eu un peu de mal à marcher dans ces films qui se terminent par un méga coup de théâtre - il est clair que là la pilule (sans mauvais jeu de mot) est difficile à avaler, l'héroïne du film ne pouvant elle-même s'empêcher de lâcher un arrrrrrrrrggghhh d'horreur quand elle comprend le fin mot de l'histoire. Il est beaucoup question dans Incendies de violence (assassinat, viol, incendies donc...), une violence en forme de "cercle vicieux" aussi bien au niveau historique (on est dans un pays du Moyen-Orient qu'il serait facile d'apparenter au Liban - règlements de compte entre chrétiens et musulmans) qu'à celui de la petite histoire (l'étonnant destin (le mot est faible) de la famille Marwan). Au Canada, à la mort de leur mère, des jumeaux (une fille et un garçon) apprennent qu'avant d'avoir le droit de donner une sépulture en bonne et due forme à celle-ci, ils se doivent de retrouver leur père et leur frère. Consternation totale, vu que le premier est censé être mort et que le second leur était jusque-là inconnu... Le fils, qui semblait déjà nourrir des tonnes de reproches envers sa mère (apparemment souvent aux abonnés absents), refuse de marcher dans ce petit jeu et sa sœur d'entreprendre, toute seule, cette recherche dans leur pays d'origine. On suivra pendant une bonne partie du film l'aventure, en parallèle, de la mère (alors toute jeune dans un pays en proie à la guerre civile) et de la fille qui marche inexorablement sur ses traces.

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La mère, partie elle-même à la recherche de son premier enfant recueilli dans un orphelinat, sera confrontée à de multiples épreuves, n'hésitant point dans sa quête à se faire passer pour musulmane (elle est chrétienne) pour progresser dans son périple ou à sortir son médaillon (une croix, logique) pour éviter d'être assassinée par des milices chrétiennes. Prise dans l'engrenage de la vengeance, elle finira par se faire arrêter et par passer une quinzaine d'années en prison où elle subira tortures et viols... véritable chemin de croix, clair. Si le parcours de la fille n'est point aussi traumatisant, physiquement parlant, psychologiquement, elle connaîtra également son lot de rebuffades et de nouvelles difficiles à avaler... Elle sera finalement rejointe par son frère pour que ce dernier "lève le voile" sur la véritable "identité" de leur père et de leur frère (toute une vie ne suffirait point à Freud pour psychanalyser toute la famille, moi je dis). Derrière ce récit "bigger than life" (Lelouch est mouché pour ce qui est des coïncidences) mêlant destin d'un pays et celui d'une famille, on comprend bien la volonté de Villeneuve de faire à la fois une parabole sur l'engrenage infernal de la violence et la nécessité du pardon, de la compassion. Dommage que la démonstration soit un peu trop appuyée (tous les petits du morceaux du puzzle qui finissent par coller ensemble... Ah ouais... Ah putain, quand même) et que l'intrigue prenne par trop le pas sur une réelle petite patte formelle (de bien belles images, souvent un peu trop lisses - l'attaque du bus, cependant, la montée de l'angoisse et la panique qui s'en suivent nous réveillent, faut bien le reconnaître, de notre torpeur). Loin d'être inintéressant mais j'avoue qu'il m'a manqué "l'étincelle" pour vraiment m'enflammer [j'espère d'ailleurs qu'il en sera de même pour les centrales nucléaires du pays voisin].   (Shang - 14/03/11)

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Bien d'accord avec mon compère, juste dans son ironie par rapport aux extravagances de ce scénario improbable. La pièce de Mouawad dont est adapté le film était déjà un peu fumeuse, Villeneuve en rajoute une couche, et plus la chose avance, plus notre sourcil se lève devant les acrobaties de ce scénario qui érige le hasard et la fatalité en chefs de rang. Ceci dit, on remarque quand même qu'en 2011, Villeneuve n'était pas encore Villeneuve, n'avait pas à sa disposition le PIB de l'Angola pour réaliser ses films, et que ce "petit film" (pour lui) se tire tout à fait honorablement de son statut de débutant. Le gars choisit tout simplement la voie caillouteuse de la tragédie à ciel ouvert et réussit un film visuellement beau, impressionnant parfois, très bien joué, effectivement tragique comme ont pu l'être les pièces antiques : il y a dans ce destin de femme ballotté par la politique de son pays et par les hommes quelque chose d'Antigone, ou de Sisyphe, enfin quelque chose de bigger than life qui marque des points. D'autant que Villeneuve sait quoi filmer et quoi laisser dans l'ombre, ne se cachant pas derrière ses doigts quand il s'agit d'affronter la violence (la scène du bus est effectivement éprouvante) mais sachant tout aussi bien éviter la complaisance, usant d'un lyrisme jamais trop solennel et se montrant finalement étonnamment sobre au sein de ce grand barnum de sentiments déchirés. Finalement, c'est un peu toute l’histoire de la tragédie que le film traverse, commençant comme une grecque, se poursuivant dans les conflits familiaux à la Racine et se terminant par un de ces twists improbables que Shakespeare n'aurait pas dédaigné. Le tout sous le soleil aveuglant, plutôt pas mal. Incendies est assez mesuré au final, malgré ses défauts (l'affreuse utilisation de la musique de Radiohead, notamment), et bien que le gars fasse un peu trop déborder la sauce de temps en temps. Pas si mal...   (Gols - 30/04/21)

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