vlcsnap_2011_03_10_22h57m44s248Earl McEvoy n’est pas resté dans les mémoires (3 films seulement, et zou, exit à 49 ans), et c’est bien dommage, tant ce film est prometteur et précieux. On est dans le noir de chez noir de chez noir avec cette œuvre qui surfe pourtant sur les genres avec virtuosité. McEvoy est un classique, voyez-vous, et adore envoyer toute l’iconographie polardienne sur son écran ; mais il fait preuve aussi d’une posture contemporaine très intéressante, et sait habilement teinter le quasi-académisme de ses ambiances d’une atmosphère à deux doigts du fantastique.

 

Le scénario est particulièrement pervers, et dès les premiers plans on est attiré vers ce sujet trouble. On y voit une femme blonde sortir d’un train, suivie par un policier. Une voix off nous prévient : cette femme va semer la mort derrière elle, sans le savoir. On apprend vite qu’elle est mariée et acoquinée à un petit malfrat, et qu’elle revient de Cuba avec des diamants que le gars compte bien fourguer avant de partir dans les îles (avec sa belle-sœur, le type n’étant pas d’une fidélité à toute épreuve). Trame de polar classique, donc, mais qui va vite virer à l’angoisse pure. Ce que la blonde ignore, c’est qu’elle a choppé la variole (ou la petite vérole, je ne sais vlcsnap_2011_03_11_00h03m17s150pas, mon anglais n’est pas assez bon, « smallpox » ça veut dire quoi ?), maladie hyper-mortelle et hyper-contagieuse. Dès lors, elle va effectivement semer la mort sur son passage, le côté retors de la trame résidant dans le fait qu’elle fuit la police à cause de son larcin, mais que toute la ville la recherche à cause de sa maladie. McEvoy semble prendre un plaisir sadique à montrer les gens qui sont en contact avec elle, et donc se transforment aussitôt en victime potentielle du virus : un type qui tente de l’embrasser, une petite fille aux grands yeux innocents, un porteur de valise… jusqu’à ce montage infiniment cruel qui montre notre nana boire à une fontaine publique, suivi par un bambin qui fait la même chose.

 

Le film se teinte donc d’une atmosphère apocalyptique bien sentie : déclamation prophétique de la voix off, plans en flash-forward sur un New-York entièrement vidé de ses habitants à cause du virus, etc. Le grand talent est pourtant de conserver au film cette ambiance jazzy de film noir pur crin, décors urbains superbement cadrés, imagerie classique de la femme fatale et du malfrat macho, fin travail sur les lumières et les personnages secondaires.vlcsnap_2011_03_11_00h52m59s17 Certes, le cinéaste n’y va pas de main morte sur le côté « glorification de la société moderne » : New-York nous est présentée sans ambage comme la plus belle ville du monde, symbole du progrès et de la civilisation, et son maire est une sorte de super-héros viril capable de prendre des décisions extrêmes en un quart de seconde. On rigole aussi un peu devant ces séquences destinées à mettre en valeur la solidarité des Américains devant le danger, tout le monde communiant dans la vaccination gratuite et consentie avec sourires de réconfort et petits n’enfants gentils (on aperçoit Roselyne Bachelot et ses vaccins en surplus dans un coin, il me semble). Mais ce manque de nuance, finalement, ne fait que servir d’autant mieux le propos : mettre en doute l’invulnérabilité de nos civilisations face aux maladies du Moyen-Age (ici, la variole vient de Cuba, c’est vous dire si c’est une maladie arriérée), et à la Mort, tout simplement.

vlcsnap_2011_03_11_00h38m18s162Acteurs excellents (Evelyn Keyes en femme maudite, qui se livre à une transformation physique et morale assez bluffante tout au long du film ; William Bishop en médecin rongé par le remords ; et la toujours craquante Dorothy Malone), mise en scène simple mais très efficace, petite musique étrange entre respect du genre et prolongement à la thriller, et un faux happy-end excellent, qui fait mine de nous rassurer alors qu’il nous laisse devant des béances (volontaires ou non, je ne sais pas, mais le scénario est plein de choses inexpliquées). Un vrai plaisir de curiosité.