untitledMauvignier nous a déjà offert tant de bons livres qu'on peut accepter qu'il en fasse un mauvais de temps en temps. L'heure a sonné avec ce petit récit maladroit et un peu bête. Non pas que l'écriture du compère soit faible ; au contraire, on a plus que jamais l'impression d'être englouti corps et âme dans une tranche de vie, dans un flux, et ce roman a réellement quelque chose de suffocant. Toujours ce flot verbal à la ponctuation millimétrée, sans point, en une seule traite impeccablement rythmée, qui semble être prise "en cours de route" (la première "phrase" ne commence pas par une majuscule) et lâchée avant la fin du souffle ; toujours ce talent indéniable pou vous chopper dès les premières lignes pour vous mettre la tête dedans, dans un destin sordide bien entendu. Ici, c'est le récit d'un fait divers sanglant : un gars qui volait une bière dans un supermarché s'est fait tabasser à mort par les vigiles. Côté style, donc, même si Mauvignier ne cherche pas à se renouveler, c'est impeccable.

Mais contrairement à son habitude, c'est plus dans la façon d'aborder son sujet qu'il rate son coup. Tout, dans ce témoignage, est placé sous le seul signe un peu limité de l'émotion : il faut faire réagir le lecteur, pas le faire réfléchir. Et c'est tellement facile d'y parvenir avec un sujet si révoltant. Mauvignier choisit la narration à la première personne (l'identité du protagoniste qui parle est un coup de théâtre qui sent un peu le réchauffé, mais je ne dévoilerai rien), et l'adresse directe au frère de la victime ; il décrit avec une évidente colère les derniers instants de ce SDF, l'absurdité du meurtre, l'absence de remords des meurtriers, dans une sorte de lutte contre l'oubli, justement, comme il a pu être tenté de le faire avec les soldats de la guerre d'Algérie ou les victimes du Heysel. Mais en se mettant ainsi facilement le lecteur dans la poche (on est forcément choqué nous aussi par ce fait divers), en ne prenant pas de recul par rapport à l'affaire, en nous en livrant un témoignage sans réflexion et purement sanguin, il passe à côté du sujet. Voire, et c'est plus dommageable, il se livre parfois à des leçons de morale douteuses (on est à deux doigts d'un poujadisme feutré : c'est pas les méchants qui trinquent, ça se serait pas passé comme ça avec un gars qui aurait été armé, etc.), manipulant la saine colère qu'on éprouve avec lui pour en tirer des conclusions un peu courtes. Pour tout dire, Ce que j'appelle Oubli perd en intelligence et en lucidité ce qu'il gagne en efficacité, et on peut préférer les premières à la deuxième.