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19 ans, premier film, et déjà Garrel se montre de face dans ce court-métrage fiévreux et magnifique. Tout y est déjà, avec en plus cette frontalité précieuse qu'il ne saura pas toujours conserver dans sa filmographie future, souvent trop cérébrale. Il s'agit de l'escapade, de la fuite même pourrait-on dire, de deux adolescents : ayant subitement quitté leurs familles, un garçon et une fille vivent quelques instants loin de tout, entre perte de repères, désillusion et derniers feux d'une enfance joueuse. Le futile et le grave y sont intimement liés en une suite de petites séquences onirico-poétiques du meilleur effet. Sous influence godardienne encore un peu étouffante (on dirait même que Garrel préfigure Pierrot le Fou, l'humour en moins), le film se moque de la continuité, de la vraisemblance, voire de la construction : il s'agit plutôt d'un acte d'urgence, absolument suicidaire et désespéré, d'un jeune homme sincèrement malheureux, qui "crève d'ennui" à l'image de son héros, qui finit réellement par mourir à force d'espoir frustrés. Le monde que traversent ces jeunes gens est une succession de touches impressionnistes, vagues et froides, qui mêlent la grande culture classique (par des inspirations gothiques, et surtout romantiques au sens historique du terme) et une patine très Nouvelle Vague, en tout cas très contemporaine (les références habituelles qui ne cesseront d'apparaître dans le cinéma de Garrel, de Godard, donc, à Eustache en passant par Cocteau). Le tout prend un aspect souvent macabre (la danse glaciale dans une grande pièce d'un château abandonné, le fantasme de massacre à la hache), mais toujours si près de l'os, si à fleur de peau, que ce qui en résulte est une prodigieuse tristesse qui vous serre les tripes. Garrel ne trouve pas d’échappatoire à son mal de vivre, conscient de vivre, dès son plus jeune âge, au bord du gouffre ; même ses adultes, montrés dans d'intelligents cadres documentaires, sont hantés par ce spleen, conscients de leurs imperfections face à la jeunesse, mais jamais fustigés ou ridiculisés par Garrel. Pas de conflits de générations ici : juste le constat terrible que vivre en ce monde est chose impossible, et que les rêves de l'enfance se heurtent à l'ennui terrible d'exister. On se demande comment Garrel est encore vivant aujourd'hui, vu l'état de son mental à cette époque. Si Goethe ou Novalis avaient eu accès à une caméra, ils auraient sûrement commis quelque chose de très proche des Enfants désaccordés. Une merveille de désespoir à la limite de l'attitude punk.

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Garrel soûle ou envoûte ici